PREMIÈRE PARTIE



Une imposante structure de métal au milieu de la nature. La conserverie de laquelle Berthe, une intérimaire, sortit, après huit heures de tâches rejetées par les salariés à l’année. Patrick, l’un d’eux, l’accompagnait. Ils communiquaient sans franchement s’adresser la parole. Un jeu de gestes. Le bruit assourdissant des machines en cause, sorte de ronronnement incessant, obsédant, envahissant.

Ils gardèrent leurs bouchons d’oreille jusqu’à fermeture complète de la large et lourde porte en acier, celle qui séparait la mécanique humaine des espaces verts.

Puis ils les retirèrent : le sympathique chant d’un oiseau éclaira l’atmosphère.

— Ah ! Je le reconnais. C’est un… commença Berthe.

Une détonation stoppa, net, l’envolée lyrique du volatile.

— C’était un, rectifia quelqu’un arrivant derrière la femme.

Sa fille Zoé, étudiante et saisonnière le temps d’un mois.

La complicité mère-fille laissa Patrick en retrait. Lui, l’ouvrier de métier, qui habitait l’appartement du dessous de celui de l’intérimaire.

— Tu lui veux quoi ? lui lança Zoé, dans une posture de défense.

Cette dernière parut prête à le griffer.

— Je… C’est-à-dire que je… Enfin, je…. Ta maman… Je… Ta maman. On…

Berthe dut intervenir, devant tant de désarroi.

— On en discutera.

Déjà, plusieurs employés se regroupaient et souriaient. Leurs attitudes s’assimilaient à de la moquerie. Faciale moquerie, facile moquerie.

Berthe savait pour Patrick. Tout ce qu’il ressentait pour elle. Mais elle l’ignorait, comme tout ce qu’il existait de mâles dans cette usine. Elle ne mélangeait pas le travail et la baise, comme elle le disait.

La mère et sa fille avancèrent. Et Patrick aussi. Elles reculèrent. Et Patrick aussi. Elle avancèrent, puis reculèrent. Et Patrick aussi.

— Berthe !… Je, s’essaya-t-il. Enfin, je… Je voulais vous dire que… Enfin, je…

— Il commence à faire nuit, indiqua Zoé. On va rentrer.

Le bâtiment semblait se déformer derrière eux, gonfler, se comprimer, agir suivant des déplacements orchestrés par les machineries.

Plus de chant. Seuls des mots blessants surgissant. Berthe reconnut des « Beurk ! », en lieu et place de son prénom, une sale blague. Tout ça parce qu’elle refusa un moment de détente avec le chef de cette bande.

Patrick, lui, ils l’appelaient « Pas la trique ! ».

Une autre détonation se laissa entendre. La zone de chasse semblait se rapprocher. Effet d’un vent portant trompant leurs sens ?

— Presque vingt heures, annonça Zoé. On va rentrer. Le repas nous attend.

Le voisin tenta :

— Je… Berthe… je pourrai vous… Enfin, je…

— Merci de nous proposer de nous ramener, traduisit Berthe. Mais la voiture nous attend. Ma voiture. J’ai mon permis de conduire.

— Oui, surenchérit la fille. On est très attendues. Le repas, la voiture. Mon cortège de gogos danseuses.

— Des gogos danseurs, corrigea la mère.

— Oui, si tu veux.

Patrick s’interrogeait sur la véracité des propos.

— Mais non, elle blague, stoppa Berthe. Tu connais le règlement intérieur de l’immeuble. Aussi bien que nous. On ne transige pas avec les règles.

De la fermeté affichée pour clore la conversation.


Berthe et sa fille laissèrent le voisin en train d’entamer une phrase.

L’intérimaire occultait, autant que possible, les agaçants « Beurk! » croisés, associés aux, jugés par elle, moins agaçants « Pas la trique ! », plus recherchés, plus imagés, moins frontaux.

— Des bêtises venant d’une bande de cons, en disait Zoé, les mettant tous au même niveau, bas le niveau, souterrain le niveau.

Et celle-ci prit la main de sa mère, la défendit de livrer des paires de claques. Même aux plus méritants.

— Dans leurs grandes gueules de cons, ce sera pour une autre fois, suggéra-t-elle.

De plus, elle conseillait, à Berthe, de terminer son contrat de travail, avant de s’adonner à l’exercice, un de ceux qu’elle maîtrisait plutôt bien. Au moins autant que le coup de pompe dans le bas-ventre. Mais elle ne portait pas ses chaussures à bouts pointus aujourd’hui. Une prochaine fois donc.

Berthe suivit ses recommandations.


La conserverie s’éloignait. Un parking, situé dans un champ, en vue. Berthe et Zoé traversèrent la route, prudemment, restant côte à côte. Elles descendirent une allée dégagée au sol caillouteux et slalomèrent entre plusieurs véhicules de toutes tailles.

Des branches sciées par des balles s’écrasant à proximité, elles montèrent dans une voiture et bouclèrent leurs ceintures de sécurité.

Un court trajet les mena de la conserverie à un immeuble, le seul immeuble de la commune situé hors du bourg. La première et dernière construction d’un lotissement.

— T’as bien dit : « Gogos danseuses » ? interrogea Berthe.

— Quoi ?

— Non. Rien.


Ses week-ends, Berthe les commençait dans un bar, un débit de boissons tenu par Mario. Il lui arrivait de rester en adoration devant celui qui gérait.

L’intérimaire s’installait en bout de comptoir, là où elle pouvait converser avec lui. Entre deux clients.

Mario, elle le trouvait beau. Son sourire. Charmant. Ses belles dents. Mario, le beau Mario. Elle l’admirait. En toutes saisons. En fin de saison. Au moment de la finale de la ligue des champions : lui qu’elle admirait. Des autres dans le bar, des footballeurs dans l’écran, elle s’en fichait. Mario qu’elle admirait. Que lui. Tout lui. Lui. Mario.

Il la servait. Simplement comme une cliente. Le schéma se répétait, mais les rôles s’inversaient. À son grand regret. De courtisée par son voisin Patrick, elle devenait, chaque vendredi soir, dès le seuil de son commerce franchi, l’admiratrice, tant dévouée. Et, malheureuse parce qu’ignorée. Délaissée. Dans un coin. À s’imbiber. Gardant, malgré tout, en elle, l’espoir d’une situation nouvelle.

Berthe défendait Mario, contrait les attaques envers lui, toutes, d’où qu’elles viennent, avec, toujours, ténacité, sans complaisance. Sans véritable retour de l’intéressé.

Une fois par trimestre, Berthe se contentait d’une demi-tasse de café, passé de date de consommation, coupé à la flotte du robinet, en cadeau de la maison, ceci pour marquer ses habitudes et ses dépenses très régulières. Toujours ça. Venant de Mario. Son bel hétéro, son beau Mario.


Des fois, après une soirée arrosée au bar, Berthe contactait un taxi afin qu’il la ramène chez elle. Trois fois, deux fois, une fois peut-être. Rarement, en fait.

Berthe disait connaître les petites routes lorsqu’on l’interrogeait pour comprendre comment elle pouvait rentrer, malgré un état évident d’ébriété plus qu’avancé. Et puis, elle ajoutait que sa voiture lui permettait de piquer un petit roupillon, si besoin. De la réponse toute faite qu’elle envoyait expressivement en direction des claquets à fermer, appartenant à la bande des moralisateurs, des potes de la bande des idiots de la conserverie, également potes de la bande des chasseurs ivrognes qui tirent sur tout ce qui bouge, et sur tout ce qui ne bouge pas, souvent, trop souvent.

Ceux-là, Berthe les croisait au café du bourg. Là, elle ne pouvait les éviter. Le prix à payer pour une soirée en compagnie de son Mario. Le beau Mario. « Le super Mario » en référence au jeu vidéo auquel elle jouait, le mercredi et le samedi midi en famille, durant son adolescence, elle l’appelait parfois comme ça. En retour, il se gardait de l’appeler « Beurk ! », résistait à la pression des soumissions des trois bandes de cons.

Heureusement, de tels énergumènes prenaient des tables distantes du comptoir. D’elle.


Tranquillement, Berthe buvait son verre, à sa place. Et l’autre débarqua. Comme chaque vendredi soir, Divine.

Elle, Berthe la détestait. Son opposée. De partout. Physiquement. Psychologiquement. Moralement. Démonstrativement. Tout ce que Berthe détestait la constituait, cette comédienne demandée, appelée.

De tournages en pièces de théâtre et de pièces de théâtre en tournages, Divine étoffait son parterre de glands baveux, d’étranges types qui salivent avec abondance, fabriquent une espèce d’écume épaisse dès qu’une jeune femme s’habille d’une jupe plus courte que celles portées par leurs grands-mères nées, rappelons-le, au début du siècle dernier.

Dans ces moments-là, Berthe se prenait pour une sociologue, non déclarée. Lorsqu’il lui prenait l’envie de comptabiliser les entrées dans une tribu et les sorties d’une bande.

Elle interrompit l’exercice quand Divine devint trop provocante, selon Mario. Sans délai, elle donna raison au chef de l’établissement. Toujours aussi beau, Mario. Il rayonnait, trouva-t-elle, lorsque, de manière humoristique, il demanda à l’actrice de cesser d’exciter sa clientèle.

— S’il te plaît, ma chérie, lança-t-il, tout sourire, peux-tu cesser ? J’ai oublié de passer la commande de défibrillateurs. Tu vas nous causer combien d’arrêts cardiaques, toi. Combien encore ?

L’intérimaire ricana. Fortement, bêtement. Couvrant ainsi le son de la musique d’un mou pop-rock craché des enceintes carrées positionnées sur trois des murs du bar.

Ensuite, Divine demanda à Mario d’approcher. Berthe dut suivre cela d’un œil attentif. Elle fixa. Mario approcha. De Divine ? De sa poitrine gonflée comme deux ballons de baudruche ? De son menton sans poil noir, sans point noir, sans bouton rouge ? Non, de ses lèvres. Non, pas de ses lèvres !…

Berthe poussa un cri d’horreur. Juste avant que les bouches se rencontrent. Leurs bouches. Non ! Pas ça…

D’un seul mouvement, leurs têtes se tournèrent vers elle, semblant guidées par une seule et même télécommande, obéir à un ordre unique.

Ils regardèrent Berthe, avec étonnement.


Malgré l’ambiance chaleureuse de la soirée, les dix ans de moins qu’elle de Divine agaçaient l’intérimaire. Celle-ci, de son côté, disait à qui voulait l’entendre, dans le café du bourg et aux proches alentours, la terrasse en l’occurrence, que, elle aussi, à trente ans, pouvait soulever la jambe au-dessus de sa tête. En plus de boire un verre cul sec, dans le même temps, évidemment.

— Et sans culotte sous la jupe, finit-elle par annoncer, pensant intéresser, mais sans succès.

Divine monopolisait l’attention. Berthe regagnait son siège en bout de comptoir.

Au cours de l’heure qui suivait, Berthe buvait, seule, dans son coin, n’adressait la parole à personne. Mario ne s’inquiétait pas de la voir ainsi, prostrée. Elle descendait les verres, signifiait d’en remplir d’autres. Seule. Toujours seule. Malheureuse. Délaissée. Abandonnée.

Alors que la fête comblait l’endroit de paroles joyeuses, d’accolades viriles, de baisers fougueux, de rires sincères et explosifs, de déhanchements, de trémoussements langoureux, expressifs, Berthe restait seule.

Une cloche sonna.

— Tout le monde se barre de mon bar ! cria plusieurs fois Mario, en haussant le ton, utilisant une de ses trois formules favorites pour indiquer aux clients que l’horaire de fermeture venait d’arriver et qu’ils ne pouvaient rester plus longuement dans l’établissement. D’autres soirs, avant une heure du matin, il prononçait les paroles : « Cassez-vous, les connards, ou j’appelle les flics ! » ou sinon, une variante : « Le café du bourg vous remercie de votre visite. Rentrez bien ! À bientôt ! ».

Berthe ne portait pas de préférence. Tout ce qui sortait de la bouche de Mario, elle le trouvait super. Super Mario.

Il lui demanda de bouger son petit cul et d’évacuer la salle. Elle le prit comme un compliment.


Titubante, Berthe accrocha la manche d’un type et le pantalon d’un autre. Elle regarda dans la rue, chercha sa voiture. Entendit des gens, dont elle ignorait l’identité, s’en inquiéter.

Sans réfléchir, elle leur dit :

— Petites. Routes. Dormir. Voiture.

Une charade, crurent-ils.

— Démerde, rectifia-t-elle.

Et se tenant à la façade du café puis aux murs des habitations voisines, Berthe laissa ses probables bienfaiteurs derrière elle.

— Démerde. Moi. Merde.

L’intérimaire s’assit sur un rebord de fenêtre, arracha des fleurs d’un pot. Devint songeuse.

Une femme voulut la caresser, crut-elle. Méchamment, elle la dégagea.

Un véhicule s’arrêta. Un groupe d’individus lui proposa de la ramener chez elle. Baragouinant, elle indiqua son refus.

Mal comprise, elle se retrouva sur une banquette arrière déchirée et tâchée, entre des gens qui l’appelaient par son prénom.


L’immeuble et ses marches d’escalier de plus en plus hautes. Berthe les gravissait, une à une, telle une alpiniste, en pleine montagne, affrontant un col de catégorie supérieure. Ses jambes faiblissaient lors de la montée, une difficile escalade dans son état. Encore second l’état.

Berthe regrettait la non-installation d’un ascenseur dans le bâtiment, un des nombreux projets de construction qui restèrent sans suite. Elle pestait contre la municipalité et ses représentants, tous. Pointait les manquements des responsables de la logistique, ceux qui fuient les travaux d’aménagement, dès leurs chèques signés.

Elle buta dans une marche. Descendit de trois. Reprit son avancée. Atteignit le premier étage, aperçut la porte de l’appartement de Patrick. Elle ne s’y arrêta pas appuyer sur la sonnerie, comme elle s’y amusait, régulièrement, avant de partir se cacher.

L’obscurité ne l’arrangeait guère. Une famille de rats, en file indienne, traversa le couloir, passa entre ses jambes. Berthe en hurla, les effraya, alerta le voisinage. Les rongeurs se dispersèrent : Sa réaction venait de séparer les enfants de leurs parents.

Trois portes s’entrouvrirent, dont celle de Patrick. Berthe se redressait. En se relevant, elle posa une main sur la queue de l’un de ces petits mammifères, un de la portée. Une alternance de cris, les siens et les leurs, suivit.

Patrick, à la rescousse :

— Tu vas… Enfin, je… Berthe… Je… Vous allez… ?

— Gère, répondit-elle. Nuit !… Bonne…

Les portes se refermèrent. Celle du voisin, également, plus doucement que les autres.

Du poing, Berthe frappait le bouton minuté de l’éclairage, à plusieurs reprises. Elle reprenait l’ascension, son logement en objectif à atteindre.

À voix haute, elle comptait les marches :

— … Quatre, cinq…

Elle continuait de monter.

— … Six, sept, huit… Merde !… Sept, huit…

Encore une vingtaine à gravir. Merde ! Ouille ! Une trentaine…

Tenant la rampe avec fermeté, elle levait un pied puis l’autre, donnant l’impression d’un robot rouillé, désarticulé.

L’intérimaire finissait par arriver à son appartement. Devant. Fermé.

Lui restait à dégoter la clef.

Les poches de ses vêtements se retournèrent, une à une, suivant les recherches. Berthe souleva le paillasson et le trouva : Le sésame ouvre-toi !… Un trousseau fourni.

Elle se pencha. Trop brusquement, en voulant introduire. L’instabilité la dominant encore. Un mouvement de balancier. Les effets des boissons ingurgitées au cours de la soirée, ajoutés à ceux de la montée des marches.

Elle s’assomma, presque, contre la plaque en bois. De manière suffisante à ce que, le front glissant vers le bas, prolongé par le reste de son corps, elle se recroquevilla, elle s’enroula.

Berthe, un gros chat. Elle s’endormit, ainsi.

Cinq ronflements. Et puis la main, les mains, les bras du voisin, revenu vers elle. Aux petits soins. L’enrobant de délicatesse et de bonnes intentions. Une fois encore, un samedi matin.

Une détonation. Une fenêtre éclata.

— Put… ! Les… ! rouspéta Patrick.


Berthe ouvrit un œil. Se rendormit.

Patrick la secoua, la remit sur ses pieds.

Il la tint par la taille, baissa la poignée chromée, lui demanda ses clefs. Elle lui montra quelque chose par terre. Il comprit. La gardant debout, d’un bout de son soulier droit, il rapprocha le trousseau de ses doigts.

Essai après essai, le trois-pièces s’ouvrit à eux.

— Casse-toi ! exprima Berthe, en reprenant de la vigueur.

Une passade.

Se retournant, celle-ci heurta, d’un tibia, une chaise.

Berthe se retrouva à l’horizontale, gémissant, refusant toute aide extérieure, énervée, plaintive, en colère. Le regard sévère.

— Barre-toi ! insista-t-elle. Maintenant !

Un pleurnichement consécutif à ses violentes paroles retarda Patrick.

Tout en sympathie, il lui tint ce discours :

— Mais… Je voulais juste… Enfin je...

Il redevenait lui-même, celui qui bafouillait en sa présence, en la présence de celle qu’il, secrètement, aimait. Secrètement ? Le croyait-il, ses déclarations d’amour avortées devenues monnaie courante des ragots, sous le manteau. Des bars du bourg aux autres commerces alimentaires puis aux commerces non-alimentaires, à la maison de retraite, en passant par les habitations, des étables, une école, toutes les usines, la quasi-totalité des salles d’attente, le plus grand des garages, par quelques abribus et donc, aux lignes d’autobus du réseau départemental relié au réseau régional relié aux réseaux nationaux et internationaux. En bref, tout le monde autour de ce voisin connaissait les sentiments qu’il éprouvait pour Berthe. La rumeur circulait dans le bourg, en dépassait les frontières à grande vitesse. Pendant qu’elle repoussait ses avances. Jour après jour.

— Je repasserai, finit-il par lui dire, en mangeant un mot sur deux.

Puis il rebroussa chemin, regagna sa location, un étage plus bas.


Des mois plus tard. Chez la mère de l’intérimaire.

— Je ne suis pas d’accord avec toi, s’opposa Berthe à celle-ci.

Une querelle, légère. Une situation fréquente dans cette maisonnette de quatre-vingt-douze mètres carrés, surplombant, sur sa butte, la place du marché.

Du parpaing non peint pour son extérieur. Une toiture de tuiles presque naturelles en couverture. La plus haute cheminée bouchée du bourg en guise d’ornement. L’abri de sa mère aujourd’hui retraitée, au légendaire franc-parler.

Berthe lui rendait visite presque chaque mois. Contrairement à sa petite-fille. L’objet de leur opposition, genre de prise de bec, davantage spectaculaire que réellement fondée.

— Je te le répète, maman, je suis pas d’accord avec toi, réaffirma Berthe, en défendant les intérêts de Zoé en son absence. Elle aime sa grand-mère. Si elle vient pas plus souvent te voir, en ce moment…

— En ce moment ? Depuis des années. Jamais. Elle vient jamais me voir, cette petite. Pourtant… Elle sait pas ce qu’elle perd. Je pourrais lui transmettre notre secret de famille.

— Ton cake ?

— Le cake !

— Oui, d’accord. S’il y a que ça pour te faire plaisir, je lui montrerai comment on démoule un cake.

— Pas un cake. Le cake !

La mère agrippa la veste de Berthe. Un bouton sauta.

— Maman !

— Désolée.

Elle lui envoya un sourire, quelque peu gênée.


Lors d’un lent panorama, Berthe s’interrogeait sur les nouveaux éléments de décoration apportés par la maîtresse du logis. Elle l’attendait. Un fourre-tout l’entourant. Entre la cuisine, le salon, la salle à manger, la buanderie. Elle n’y redisait rien. Telle mère, telle fille : son appartement disposait d’une organisation identique. Un bordel organisé.

Les bras chargés, sa génitrice revint, en demandant :

— Tu es toujours là.

— Ben oui. Pourquoi ?

— Non, rien. C’est ta fille… Non. Oublie. C’est toi qui l’éduques. Tu verras ça avec elle. Voilà pour toi.

La mère de Berthe tria des revues, puis elle lui en tendit une.

— Spécial cake ! Tu la donneras à ta fille. Puisqu’elle vient jamais chez sa…

— On a compris, maman.

Elle lui donna les autres, un paquet d’une dizaine, classés par année.

— Ça, c’est pour toi. Comme ça tu apprendras. Parce que, tu sais que je suis franche…

— Oui, ça, on sait.

— Franchement, ton cake, la dernière fois. Ni à faire. Encore moins à refaire. À jeter. D’ailleurs, je t’ai dit que j’allais le garder. Pour le ramener à la maison. Je voulais pas te vexer devant tes invités.

— C’était le voisin. Et je te rappelle que c’est toi qui lui avais demandé de venir goûter mon gâteau.

— Un gâteau ? Le cake !

— Oui, maman. Le cake. Tu disais ?

— Je disais : Ton voisin… Non, ton cake. Le cake ! Il a fini à la poubelle. Mal démoulé. Tu m’as pas écouté. Tout se passe au moment du démoulage. Si tu démoules mal et ben…

— Quoi ?

— Il finit à la poubelle. C’est tout. Pourtant pas compliqué de démouler un cake. Le cake… ! J’espère que ma petite-fille m’écoutera, elle.

— Zoé fait des études à la faculté.


Aux côtés de l’intérimaire, sa mère. Son regard s’éclairant, soudainement.

— Elle s’est trouvé un petit ami, à la faculté ?

— …

— C’est bien à ça que ça sert, non ?

— J’en sais rien, moi.

— Ou une petite amie ? Une gouinasse !… Trop dégueulasse ! Ah ! Ah ! Ah !… Non, je déconne. Il n’y a pas de gouinasse dans la famille. Dégueulasse, trop dégueulasse…

Ensuite, elle se pencha vers l’épaule de Berthe.

— Ça m’aurait étonné. Comme sa mère. Une célibataire endurcie. Depuis combien de temps, maintenant ?

— Zoé, je sais pas, je t’ai dit.

— Non. Toi ? Combien ? Combien d’années ?

Berthe ressentit du dédain se poser sur elle. Une sensation désagréable qu’elle chercha à dégager.

— Tu manques de confiance en toi, continua sa mère. C’est pour ça que tu te trouves pas de mec. Va falloir que tu nous travailles ça. Depuis que le père de Zoé t’a quitté, tu as changé. Tu t’es laissée aller.

Ces blessantes vérités la heurtaient. L’égratignaient.

— Je manque pas de confiance en moi, répliqua-t-elle, sans conviction.

— Si.

— Non.

— Si. Bien sûr que si. Si, c’est sûr que si.

Un silence s’installa.

Le bruit d’une mouche verte l’interrompit : une tapette l’écrabouilla.

Berthe regarda sa mère, qui dit :

— Va pas nous faire chier, elle. Tu disais, ma fille ?

— C’est toi qui parlais, maman.

— Oui, je sais bien. Je disais… Ça arrive de manquer de confiance en soi. Moi, ça m’est jamais arrivé. Mais je sais que chez certaines femmes, ça peut arriver. À des moments de leurs vies. Suite à une rupture sentimentale, par exemple. On se sent… Elles se sentent comme de vilaines bêtes repoussantes. Et à force d’y croire, elles peuvent finir par réellement le devenir… Bouh !…

Berthe bondit.

Sa mère rigola grassement. Avant de poursuivre :

— Les femmes, leurs plaintes. Tout ça parce qu’elles viennent de se faire plaquer, comme de pauvres mochetés.

Peu à peu, l’intérimaire se désintéressait de ce qui ressemblait à des reproches et feuilletait les magazines.

— Tu m’écoutes ? la reprit sa mère, mécontente.

— Ouais, je t’écoute.

— Parlons de ton voisin. Comment s’appelle-t-il ?

— Patrick.

— Ça me plaît. Ça fait… Comment dire… Patrick. Ça fait artiste. C’est un artiste ?

— Pas du tout. Il est ouvrier dans une usine.

— Ah.

— J’ai fait de l’intérim dans cette usine. C’est rempli de cons, là-dedans. Une conserverie bruyante et qui pue. Aucun artiste, là-dedans. Je peux t’en assurer. Des idiots, en pagaille. Ça, oui. Mais rien d’autre.

— Et Patrick ? C’est un con, lui aussi ?

— Bof.

— Il est célibataire, ce charmant Patrick ?

— Je t’arrête, tout de suite, maman. Je vais te dire tout ce que je sais de lui. Et après, tu m’en parles plus. Compris ?

Un accord bilatéral se trouva, après d’âpres négociations. Donc, Berthe raconta :

— Patrick, je l’ai rencontré, quelques jours, après mon déménagement. Il n’a pas de femme ni d’enfants. D’après ce que j’en sais. C’est un timide. Un gentil garçon, mais timide. La communication est difficile lorsque les émotions le submergent. Qu’il se met à me parler en onomatopées.

— Oui, j’avais remarqué, ça. C’est rien. Ça lui passera. Je trouve ça plutôt attendrissant, moi. Charmant.

— Mais il ne m’attire pas. Vraiment pas. Il manque de virilité. Tout simplement. On dirait un grand enfant. De cinquante ans. Voilà.

— Il est serviable. J’ai remarqué. Un bon point.

— Il est serviable, d’accord. Mais, maman, je veux pas d’un toutou. D’un gentil toutou. Dans mes pattes. À mes pieds. Au début, c’est drôle, de se traîner un toutou. Au début, oui. Ensuite, c’est chiant. C’est envahissant. Pour peu qu’il me foute des poils partout chez moi, dans ma salle de bain, dans mon lit. Il faut les envoyer au toilettage, les toutous. Ça coûte. En bouffe aussi. Et c’est pas avec son ridicule salaire d’ouvrier qu’il va me mettre du beurre dans les épinards. Pas avec lui que je vais pouvoir habiter dans une superbe villa et conduire une grosse cylindrée. Il est fauché, ça se voit. Sinon, il travaillerait pas dans cette usine de ploucs. Il doit avoir des dettes. Il veut me les refiler. Il veut quoi ? Récupérer tout mon fric et se barrer avec. Comme l’autre avec sa pouf.

— On y vient. On y revient. Toujours avec toi, d’ailleurs. Le père de Zoé. Tu as décidément du mal à l’oublier. Tu crains qu’un autre homme se comporte comme lui avec toi. Tu ne peux plus le nier. Tu viens de me l’avouer. Tu t’es grillée. Mais je te comprends.


Berthe retrouvait sa fille, de retour d’une semaine étudiante, confortablement installée à l’autre bout de la région.

— Tu pourrais, au moins, me laisser déballer mes bagages avant de me prendre la tête, s’agaça-t-elle contre elle, suite à quelques légères revendications. Mamie, j’irai la voir quand j’aurai le temps. Elle est jamais contente, de toute manière, celle-là. Et ses propos sur les personnes différentes. Vraiment…

— De quoi tu parles ? Pourquoi tu parles de celles-là ? interrogea Berthe.

— Non, pour rien. Oublie.

— Ça lui ferait plaisir. Et ça me ferait plaisir. Une fois par mois. C’est pas grand-chose.

— On en rediscutera.

— Très bien.

Berthe resta observer Zoé passer ses vêtements sales, directement, de ses valises au bac à linge.

Sa fille revenait une fois tous les quinze jours, en moyenne. Ses premiers examens de l’année, des partiels, approchaient. Ils empiétaient sur son insouciance de jeune fille. Elle s’irritait plus qu’à la normale.

— Tu peux pas comprendre, l’assénait-elle, à un rythme soutenu, en pointant le manque de diplômes de sa mère l’intérimaire.

Son choix de carrière tant différent du sien. Les petits boulots, la précarité, elle ne se destinait pas à connaître telles mésaventures. Une autre voie l’attirait. Elle s’y tenait. Berthe ne pouvait que l’encourager à la suivre. Même si, des fois, laissant l’égoïsme l’emporter sur la raison, elle se tournait vers Zoé pour subvenir à des besoins personnels.


Berthe laissa passer deux semaines et interrogea sa fille l’étudiante :

— Quand est-ce qu’on… ?

— La chiante, merde ! s’exclama Zoé. Tu vois pas que je suis en train de réviser mes cours.

— Mamie demande à te voir, ma chérie !…

— J’avais compris.

— Tu m’avais promis.

— Hein ? Quoi ? N’importe quoi. Jamais promis ça, moi. Quand est-ce que je t’ai promis, ça ?

Aucune réponse satisfaisante ne lui vint à l’esprit.

— Tu penseras à fermer la porte, en sortant de ma chambre, dit Zoé, sans sourciller.

— Je lui dirai que tu viendras avec moi une prochaine fois.

— Une prochaine fois. Une prochaine fois.


D’un revers de main, Berthe déblayait ce qui encombrait le meuble censé accueillir les repas. Deux tréteaux et une planche. La solidité de l’assemblage, au départ convenu comme temporaire, lui convenait encore, des mois après son placement au centre de la pièce principale. Un coup d’éponge rapide et on pouvait servir les plats.

Berthe, elle fonctionnait ainsi. Privilégiant le pratique à l’esthétique. Sur elle, ça s’observait. D’amples joggings représentaient la large majorité de sa garde-robe. Confortables, faciles à entretenir, chauds l’hiver, en matière respirante pour les jours d’été. Elle n’attachait aucune importance à son look. Tout comme ses tenues vestimentaires, son allure générale suivait cette logique : les douze mois de l’année, elle apparaissait en tant que femme non maquillée. Non coiffée. Rarement rasée ou épilée.

Seule derrière les fourneaux, Berthe préparait de quoi remplir les panses de deux personnes. Une once d’optimiste perdurait en elle. Avant le dîner, elle voyait Zoé lui pardonner son emportement contre elle.

En recherche d’excuses valables, Berthe touillait un sucré met orangé : « Que lui dire, cette fois ? Évoquer le comportement de son père, une mauvaise idée. Lui parler de mon boulot et des cons qui me harcèlent. Zoé connaît, elle dit que ça vient de moi. Autre chose… Réfléchissons. Les factures qui tombent, les traites de la bagnole, le loyer. C’est bien, ça. Je l’appelle ? Je l’attends ? J’attends qu’elle revienne d’elle-même. Il vaut mieux que j’attende qu’elle se calme. Sinon, elle sera moins réceptive. Elle m’enverra chier. Ça ne résoudra rien. On en sera au même point. Comme deux connasses. En froid. »

Berthe éteignit le feu sous la casserole, se servit l’épais liquide dans un bol portant l’inscription « La plus jolie maman ! ».

Elle en laissa l’équivalent d’une portion.

Elle dîna seule.

« Les personnes différentes ? Qu’a-t-elle voulu dire par là, ma fille ? » s’interrogeait-elle.





DEUXIÈME PARTIE



Berthe se trouvait dans le bar où elle passait ses vendredis soirs. Face à une affiche. Une nouveauté au bourg. L’organisation d’un concours.

Elle lut un nom :

— Bonichon !

Inconnu au bataillon.

Une marque de lingerie, apprit-elle, dans la minute, de bouches d’habituées entonnant un slogan chantant : « Bonichon pour de… beaux nichons ! »

Presque elle se sentait coupable d’ignorer l’existence de ce, semblait-il, si célèbre habilleur de corps féminins. Berthe achetait ses sous-vêtements en grande surface, voilà l’explication. Les produits Bonichon méprisaient ce circuit de vente. Ils s’affichaient, à des prix élevés, aux vitrines de boutiques spécialisées.

À l’occasion, afin d’atteindre un public plus large, comme ici, Bonichon sponsorisait des événements rassemblant des campagnardes, une cible, secondaire certes pour eux, mais à fort potentiel de développement selon des études approfondies menées via un panel de volontaires. La marque de lingerie encourageait financièrement des salons, des foires, des défilés de mode. Et, grande première mondiale, un concours de beauté. Dans le bourg.

Les clientes présentes au comptoir, autant que celles interrompant leurs parties de fléchettes, se regroupaient et poussaient pour se rapprocher de l’affiche, soudain au centre des discussions. Ponctuant des « Bonichon ! » par-ci par-là, les jeunes femmes pianotaient, de leurs pouces, sur les claviers de leurs mobiles. Berthe s’y intéressait, sans plus. Elles accédaient aux moteurs de recherche, aux sites. Les pages internet défilaient. Quelques réseaux sociaux consultés.

Par simple curiosité, en terminant une boisson alcoolisée servie de la main de son Super Mario, Berthe zieutait leur excitation. Elle constatait que l’affiche détenait une somme d’informations quasi identique à tout ce qui se recueillit sur les téléphones portables des, l’imaginait-elle, futures participantes.

Cette festivité, qui jouissait d’une communication d’apparence convaincante, devait se dérouler à la fin du mois de juin. Ainsi, pour celles qui voulaient se présenter, il leur restait trois mois. Trois mois de remise en forme, ou de remise en état.

L’intérimaire s’éloigna et reprit sa place en bout de comptoir, lorsque les plus belles jeunes femmes qu’elle connaissait se disaient sûres et certaines de s’inscrire. Toutes âgées de plus de vingt-cinq ans, elles passaient le seul barrage de sélection annoncé. L’originalité de ce concours. Décidée d’après une base de données établie à partir de sondages aux résultats significatifs, comprit-elle.

La stratégie marketing de l’entreprise Bonichon laissait rarement le hasard dicter ses choix, en matière de promotion. Des campagnardes de plus de vingt-cinq ans, une population qui boudait encore ses lingeries. Plus pour longtemps. Sous moins de trois ans, annonçaient les courbes de leurs scientifiques graphiques, elle devait se ruer sur la marchandise sortie de leurs entrepôts bâtis aux quatre coins du pays.

Même les plus réticences. Même Berthe ? Non, pas intéressée, elle. Vraiment pas.


Alors qu’elle regardait son barman préféré servir des verres et sourire, un peu trop, aux nouvelles entrantes, Divine entoura Berthe de ses bras.

— Eh ! réagit-elle, de surprise.

— Alors ? Tu vas t’inscrire ?

— Pardon ?

— Tu vas t’inscrire au concours, dut préciser la comédienne en indiquant de l’index l’affiche colorée.

— Ah. Ça. Je sais pas, répondit-elle, poliment. Je pense pas. Pas pour moi, ces choses-là.

— Ça m’aurait étonnée.

Berthe fronça les sourcils, lui jeta un regard mauvais.

— Alors, pourquoi tu me poses la question ?

— Pour discuter. On peut discuter avec toi ?

— Bah oui. Mais là, non. Un concours de beauté, non.

Mario se mêla de la conversation :

— Vous parlez de quoi, les filles ?

— Du concours, répondit Divine. Je vais m’inscrire. Et je vais gagner. Les concours, je connais. C’est comme les auditions, je maîtrise. Dans le bourg, je ne me vois aucune rivale. À moins de…

— À moins de ? s’intéressa l’intérimaire.

— À moins de truquer les votes, plaisanta la comédienne.

— S’il y a des votes, jugea bon de signifier Berthe, à contre-courant.

Divine la regarda comme une chose bizarre.

— Si c’est un concours, il y a des votes, dit-elle. Il y a un jury. Ça va avec.

Mario, en train de sécher, avec un torchon rayé, de fines coupes de champagne, l’appuya :

— Je suis d’accord avec elle, et j’ai vraiment hâte de savoir qui va le gagner, ce concours.

— Une belle jeune femme, indiqua Divine, en se désignant.

Puis celle-ci posa ses coudes sur le comptoir.

— Mario, soyons sérieux qui d’autre que moi peut prétendre à gagner un concours de beauté dans ce bourg ?

Le silence du gérant devint vexant pour Berthe.

— Et moi ? se sentit-elle obligée de proposer, à son tour. Et moi ? Pourquoi je pourrais pas le gagner ?

— Tu en as déjà gagné un ? demanda Divine, gonflée d’arrière-pensées.

— Euh… Non.

— Alors…

Berthe s’avoua vaincue. La première à abandonner. À peine l’événement annoncé. Piteuse, dominée, elle baissa les yeux.

Berthe s’apprêtait à commander un nouveau verre, le quatrième de cette soirée peu entamé. Et Mario affirma, de manière catégorique :

— Je sortirai volontiers avec la gagnante de ce concours.

L’intérimaire manqua de tomber de son tabouret, se rattrapa au vêtement d’un client. Une arnaque redoutée.

— Sortir ? C’est-à-dire ?

Les précisions reçues la convinrent. Elle songea : « Qu’il est beau mon Mario ! »


Grâce à sa fille et sa maîtrise de l’informatique, les jours suivants, Berthe détenait une nouvelle information concernant le concours Bonichon : la désignation de la gagnante, durant l’année suivant la victoire.

Il s’agissait de « Miss Magnifique ».

Peu lui importait, en réalité. Surtout, elle repensait aux paroles de Mario.

Que la vainqueuse doive s’habiller d’une écharpe portant la mention « Miss Bombasse » , « Miss Pétasse » ou « Miss Gros Cul » voire « Miss Magnifique », si elle remportait le prix de sortir avec lui, elle n’y voyait aucun inconvénient.


Sa détermination à le gagner, ce concours organisé dans le bourg, Berthe la transmettait à Zoé, contente de la voir viser un objectif.

Sa fille ignorait ses motivations, elle évitait de les lui demander, remarquait-elle, certainement par crainte que cela la freine. Elle savait qu’il fallait, parfois, d’un rien, pour qu’elle recule. Elle devait espérer qu’elle n’enclenche la marche arrière au premier obstacle venu. Zoé donnait l’impression de marcher sur des œufs. Ça la touchait.

La date d’organisation de l’événement l’arrangeait : la seconde partie de ses partiels se déroulant et se terminant quelques semaines avant.

Malgré des études en cours, Zoé acceptait d’aider sa mère à se préparer, de la conseiller et celle-ci s’en réjouissait.

Avec elle, l’intérimaire disposait d’un atout de taille. Une adolescente, féminine, en voie de devenir une femme, diplômée. À la mode, d’après elle et d’après d’autres personnes de confiance.

— Tu veux quoi, maman ? se renseignait-elle.

— C’est toi qui vas me le dire. Qu’est-ce que je pourrai améliorer chez moi ? Pour le gagner, ce concours. On n’en sait pas grand-chose, je te l’accorde. Mais faisons comme s’il s’agissait d’un classique concours de beauté. Sauf qu’il est réservé aux plus de vingt-cinq ans. Ce qui n’est pas à négliger. Le jury attend de juger des femmes, sur leurs qualités de femmes. Pas des connasses d’adolescentes qui se prennent pour des femmes. Je parle pas de toi.

— Je sais bien, maman. Je vois de quel genre de filles tu parles. Moi aussi, je les considère comme des connasses. Ce ne sont pas mes copines. Oh que non. Je ne drague pas ces filles-là…

— Pardon ?

— Je les emmerde, elles. Connasses !

Remontée, étrangement remontée, Zoé, contre une catégorie malheureusement fort représentée dans le bourg.

L’étudiante usait ses fonds de culotte sur les bancs des amphithéâtres de la fac. Rien à voir avec ces connasses-là. Mère et fille s’accordaient sur ce point. Un point de ralliement lorsqu’elles cherchaient sur quoi s’entendre, se raccorder.

— Tu pourras faire ça pour moi ? s’assura Berthe auprès d’elle. Je veux être la plus belle des femmes du bourg, dans moins de trois mois. Je veux voir les mâles se prosterner, je veux les voir à mes pieds. Les lécher… Non, pas les lécher. On n’aime pas les toutous, chez nous. Me baiser les pieds. Telle une reine. Une reine de l’Égypte ancienne. Non ?

— Je sais pas, maman. Peut-être. Je suis en psychologie. Les cours d’histoire, moi.

— On peut pas être bonne partout.

— Je te le confirme.

Berthe l’embrassa sur une joue.

— Ma vedette !


— Bon, maman, proposa Zoé, je vais te concevoir un véritable plan d’attaque. À suivre à la lettre. Si tu veux faire le casse du siècle.

Berthe dut temporiser.

— Je veux pas braquer une banque, tu me fais peur, là.

— Pas une banque, non. Tu vas casser la baraque. Lui en mettre plein les yeux, à ce jury. Il n’aura d’autre choix que de voter pour toi.

— Je te suis. Ça a l’air vraiment bien, ce que tu dis.

Elles se rapprochèrent.

— Tu sauras te montrer disciplinée ? interrogea Zoé.

— Ah oui. Avec toi comme coache personnelle, évidemment.

L’étudiante changea de tête.

— Oh ! Ben non. Ça, je pourrais pas. Moi, j’ai mes examens à préparer. Je peux juste te pondre un plan. Après, tu te débrouilles avec.

Bien que déçue, Berthe prit sur elle.

— Tu as raison. Tes études en priorité. Le concours, on s’en fout, c’est de la merde. Concours de merde !

Songeant à Mario s’éloigner de son corps dénudé, elle se reprit.

— Ouais, ben je sais pas.

Zoé la prit dans ses bras.

— Maman, non. Tu as un objectif. Ce concours. C’est super pour toi. Tu dois t’y tenir.

— Ouais, ben je sais plus.

— Mais si. Je vérifierai, une fois par semaine, si tu veux, que tu suis bien le programme. Je suis désolée, mais je ne peux pas faire plus. Je t’encourage à ne pas lâcher l’affaire. Pas cette fois.


Sur la demande de sa mère, Zoé dressa une liste, longue liste, très longue liste d’impératifs à qui voulait prétendre au titre tant convoité de « Miss Mario dans son lit ».

Elle parlait d’amélioration corporelle, psychologique et morale. Berthe se fermait, recommençait à envisager de renoncer à s’inscrire au concours. Le jeu lui semblait en valoir la chandelle, mais le podium inatteignable.

Bien que cette fâcheuse tendance à se résigner, à la moindre anicroche, l’exaspérait, sa fille la réconfortait.


Un nouveau vendredi soir arriva. Retour au café du bourg. Son Super Mario occupé avec d’autres, l’intérimaire s’assit sur son tabouret, à sa place.

Observation, en mode furtif, des personnes présentes. Pas de Divine. Cool !

Un « Salut la compagnie ! » s’entendit, sorti de la bouche d’une personne de sa connaissance. Nez dans le verre, Berthe se courba, afin d’éviter l’embrassade.

Divine vint la voir, après une distribution de bises à large échelle.

— Ma copine Babette !

— Berthe ! grogna l’interpellée.

L’actrice parut surprise. Ou elle joua la surprise. Difficile de le dire.

— Berthe ? Tu es sûre ?

Une moue dubitative en guise de réponse.

— Berthe. Sans déconner ?

— …

— Sans déconner… Admettons. Moi c’est Divine. Mais ça, tu le sais. Tout le monde me connaît ici. Et ailleurs. La célébrité. Le show bizz…

Elle donna à Berthe une photographie d’elle et la lui dédicaça, une autre pour sa collection.

— Tu t’appelles vraiment Divine ?

— Et oui. Ma maman m’a choisi ce joli prénom et je l’en remercie. Et toi, Berthe ? C’est un surnom ? Dis-moi que c’est un surnom.

— Bah non. Il te plaît pas mon prénom ?

La comédienne parut se retenir de lui avouer qu’elle le trouvait d’une laideur prononcée et qu’elle la plaignait intérieurement.

Elle se servit d’une porte de sortie.

— Je croyais que tu t’appelais Babette.

— Et ben non. C’est Berthe. Et ça le restera.

— Tant pis pour toi.

— Pardon ?

— Très bien pour toi. Je veux dire : « Il te va très bien, ce prénom. Il était fait pour toi. Quand on pense à une femme prénommée Berthe, tout de suite on se l’imagine… comme toi.

— Tu peux préciser ?

— C’est que…

— Tu me trouves comment ?

L’intérimaire aperçut Divine changer de gestuelle et se montrer moins proche d’elle. Comme si elle crut à une proposition sentimentale.

Percevant le quiproquo, elle s’en défendit vivement.

— On s’est mal comprises, je crois. C’est par rapport au concours de beauté. Je recueille des avis. C’est tout. Tu as cru quoi, Divine ? Tu as cru que je te draguais. Mais ça va pas, non. Je suis pas une gouinasse. Tu as cru que j’étais une gouinasse ?

— En fait…

— T’es sérieuse, là ? Une gouinasse. Il y a pas de gouinasse dans ma famille, je te signale.

Levant les yeux au ciel, Berthe parla au plafond.

— Elle est sérieuse, elle ? Elle m’a prise pour une gouinasse. Non, mais on rêve, quoi ! Une gouinasse… Bordel de merde ! Une gouinasse…

Un rire monta de sa gorge et jaillit à la face de Divine.

— Putain, une gouinasse, ajouta-t-elle, voulant éviter toute nouvelle méprise. L’actrice, putain, tu abuses.

— Je te connais pas. C’était possible. j’en sais rien. J’ai de très bonnes copines lesbiennes. Très sympas, ces femmes.

— Une gouinasse, moi ? Putain de merde…


Berthe remarquait que Divine s’impatientait d’attendre que Mario serve des clients et se désintéresse d’elle. Cette dernière jugea bon de l’appeler :

— Chouchou !

Le barman se retourna.

— Tu m’avais oubliée ou quoi ? s’indigna la comédienne, faussement irritée, ou jouant les faussement irritée.

— Tu veux rire ? Divine, on ne l’oublie pas. J’attendais que tu termines ta discussion. Tu veux boire quoi ?

— Attends. Je vais réfléchis.

— Genre à mon tour de patienter.

— Tu as tout compris. Quelle perspicacité !

Berthe suivait leur manège. Ça roucoulait, ça l’énervait. Elle bouillonnait.

Voulant les arrêter, à Mario, elle lança :

— Tu tiens tes promesses ?

— Toujours.

— Donc pour le concours…

— Ça tient toujours. Je me ferai un plaisir d’inviter la grande gagnante à sortir avec moi. Et plus si affinités. Bien entendu.

Interloquée, Berthe en resta bouche bée. Elle se perdit dans ses pensées, voluptueuses pensées. S’imaginant une scène de film romantique en costumes virant au téléfilm genre érotique : son Mario, en super héros, forcément, la déshabillant, naturellement, lui embrassant ses seins nus, ses fesses nues, ses lèvres ouvertes. Délicatement. Tendrement. Sexuellement. Sauvagement.

Berthe renversa son verre, qui se cassa par terre. L’assemblée, nommée autrement la clientèle, au grand complet, la dévisagea.

— Tu vas nettoyer ? demanda Divine.

Le barman intervint, évita que le ton monte entre elles deux. D’expérience, il coupait les accrochages, à la base.

— Je m’en charge ! cria-t-il. Je m’en charge ! On s’énerve pas, les filles. Mario va faire le nécessaire.

— Tu lui donnes du travail en plus, ne put s’empêcher de l’ouvrir Divine.

Mario se plaça entre elles.

— Qu’est-ce que je viens de dire ?

— Je dis ça pour toi, Chouchou ! se justifia Divine.

Montèrent des « Beurk ! » dans l’établissement, une fois l’identité de la casseuse de verres identifiée avec certitude. Celle-ci y répondit de doigts d’honneur. Cachés, comme il put, par Mario qui s’arrêta devant.

Lui si près de Berthe, presque collé à elle, elle en profita pour lui dire :

— Tu sais, je me suis inscrite au concours…

En pensant : « Pour le gagner et pour sortir avec toi et pour coucher avec toi… », en gardant ça pour elle.

— C’est bien.

Il prit une nouvelle commande, qu’il lui recommanda de ne pas laisser tomber, à moins qu’elle veuille s’acquitter du ménage après la fermeture.

Encore une fois, ses souhaits, Berthe préféra les taire. Laver les chiottes à la brosse à dents pour passer du temps seule avec lui, il suffisait qu’il le lui demande pour qu’elle accepte.

Jamais il ne lui proposa un moment à deux. Elle devait le gagner, ce concours, et devenir la première « Miss Magnifique » de l’histoire.


Suivant des panneaux indicateurs, Berthe rejoignit la salle des inscriptions au concours. Des banderoles Bonichon la décoraient. Autant que des stands et des incitations, assez mal déguisées, à acheter leurs produits.

Berthe, une parmi une centaine de femmes : de la rayonnante trentenaire à de la septuagénaire rafistolée avec goût, en passant par de la classique quinquagénaire.

Plus de sièges pour s’asseoir.

Marmonnant, Berthe prit un ticket lui assurant d’attendre longuement son tour.

Debout, elle regardait par la fenêtre la pluie tomber.

Une détonation. Une balle explosa le carreau. La spécialité de la bande d’ivrognes qui se prenaient pour des chasseurs, pensa Berthe.

Un hurlement, bref.

Une concurrente en moins ?

Berthe se retourna, comprit le pourquoi de cette plainte de douleur : touchée, une grande blonde étalée au sol, percutée, fauchée, extraite par des ambulanciers.

Berthe récupéra sa chaise, laissée vide, durant de longues minutes, parce qu’imaginée maudite.

Les jambes croisées, Berthe dut se montrer patiente. Elle jeta un coup d’œil aux magazines, dédiés à la mode féminine, mis à disposition des candidates sur une petite table basse imitation acajou à pieds arqués. Elle préférait encore ceux prêtés par sa mère.

À proximité, deux femmes s’échangeaient des baisers, dégoûtant spectacle, trouva-t-elle. Berthe détourna le regard.

Ce monde d’inconnus, elle le foulait pour son Super Mario. Une sortie en sa compagnie, rien qu’à deux. Lui et elle. Dans le même lit ? Sous la couette ? Pour une partie de galipettes ? Sa récompense. Son trophée.

Les autres villageoises rêvaient d’une année dans la peau de Miss Magnifique, Berthe rêvait d’une nuit dans le lit de son Mario. Une nuit de câlins. Une nuit d’amour.

Son tour arrivé, Berthe s’inscrivit, en donnant ses mensurations.





TROISIÈME PARTIE



Du Rock endiablé craché dans l’appartement et la mère de Berthe qui dansait, sautait, se défoulait. La baisse de volume entre deux morceaux permit d’entendre quelqu’un sonner.

— Ça doit être le voisin, dit l’intérimaire. Ça fait partie du programme. Quand ça lui chante, Zoé, elle me fout l’autre toutou dans les pattes. Et il l’écoute. Il croit me faire plaisir. Alors, que je fais ça pour montrer à ma fille que je peux tenir mes engagements. C’est important de tenir ses engagements, n’est-ce pas ?

— Il faut. Il faut.

— Il doit me conduire à la piscine. Faut mieux qu’on y aille avant que ça ferme. Sinon, je vais me faire engueuler par Zoé.

— Je croyais qu’elle devait réviser ses examens.

— Moi aussi. J’aurais pas dû lui parler de ce concours. Elle va chier ses examens, à cause de moi.

— C’est ce que je me disais. Je l’appellerai…

La mère de Berthe marqua un temps de réflexion et ajouta :

— … si elle veut bien décrocher.

La sonnette de la porte d’entrée retentit une nouvelle fois.

— Il s’impatiente, on dirait.

Elles accueillirent Patrick. Il sourit dès qu’il aperçut Berthe.

— Tu… tu… tu…

La mère envoya une lourde frappe de la main droite, dans son dos.

Il décoinça :

— Tu es… tu es… tu es… toujours aussi... jolie.

— Merci Patrick.

— Tu… tu… tu…

— Il recommence !

Par derrière, le voisin reçut une poussette appuyée, l’amenant à moins d’un mètre de Berthe.

— Tu… tu… tu… reprit-il.

— Bon. On y va ?

D’un hochement de tête, il montra son accord.

— Ça se voit qu’il t’aime bien, lui, avança la mère.

— Ouais, ouais. Bon, je dois y aller, moi.

— Avec Patrick. Qui n’a pas bu.

Celle-ci le prit par le bras, l’amena à elle.

— Ouvre la bouche, toi !

Contraint, il exécuta les ordres. La mère enfonça son nez jusqu’à sa gorge. Le retira. Après quoi, elle lui referma les mâchoires.

— Tu peux conduire ma fille, conclut-elle. Je te fais confiance. Mais attention à elle… Laisse-moi ton adresse, toi.

— Maman, il habite dans l’immeuble. L’appartement en dessous.

Berthe tapa du pied pour l’indiquer.

— Pour quelqu’un qui a perdu son permis pour conduite en état d’ivresse, je trouve que tu la ramènes un peu trop, ma fille. On écoute sa maman et on se la ferme.

— Ouais, mon permis. Franchement, il y avait pas de quoi. Si on peut plus conduire bourrée pour rentrer chez soi. Vraiment. Mais où va le monde ? Encore un coup des élus, ça. Ils ont quelque chose contre moi. Ils m’emmerdent ! Ces grands cons !

L’intérimaire se révoltait, maniant la mauvaise foi à la perfection. Une manière bien personnelle de se disculper de ces quelques grammes dans le sang affichés sur l’éthylomètre au moment du contrôle, illégal selon elle. D’une parfaite illégalité rappelant les dernières élections et le maire sortant qui utilisa ce genre de stratagèmes pour garder ses fonctions au sein de l’institution communale. Une grave attaque à la démocratie pour beaucoup. D’une normalité raisonnée pour le « monarque » voire « dictateur » des campagnes et pour ses plus fidèles partisans.

Berthe qualifiait l’acte de véritable insurrection quand elle décrivait la manière dont les forces de l’ordre s’introduisirent et réquisitionnèrent son moyen de locomotion.

Mettant de côté le concours organisé par la lingerie Bonichon le temps d’un emportement, elle affirmait, en mentant, mais dans le but de se donner de la consistance, détenir un plan pour renverser leur gouvernement : le big boss et sa troupe d’apôtres. Mais elle disait attendre une nouvelle échéance électorale pour le mettre en pratique.

Sa mère prit Patrick contre elle. Il montra de la gêne, collé ainsi à sa volumineuse poitrine naturelle, tout ce que Berthe ne possédait pas. Deux imposantes pastèques. Il s’enfonça dedans, sa tête disparut entre les obus mammaires. Une oreille dépassant, cependant, de quoi écouter les recommandations.

D’une voix forte, la mère lui dit :

— Mon cher Patrick, je te confie ma fille. Je sais où tu habites. Tu as compris ?

— Je… je… je…

— Il a compris, traduisit Berthe.


Berthe décida d’un détour au magasin de sport, approuvé par son conducteur du jour.

Le froid hangar relooké comptait quelques affiches du concours, placées au niveau des caisses. Ils passèrent devant, atteignirent le rayon des maillots de bain.

Patrick suivait Berthe. Même sans laisse, elle parvenait à le trimballer là où elle l’entendait.

Elle pensait profiter de son porte-monnaie. Elle se servait en habits, en conséquence. Laissant ses scrupules de côté, elle demanda au dévoué accompagnateur d’en choisir un pour elle, le plus sexy, si possible. Évidemment qu’il en bafouilla. Lorsqu’il tendit, face à elle, un des modèles à ficelle, il tremblota.

— Celui-là ? Pour la piscine ? Tu crois ? interrogea Berthe.

— C’est que je… je… je…

Elle en prit un autre, un modèle plus habillé.

— J’ai pas un corps de mannequin, moi.

— Mais moi, je te… te… te…

— Flatteur, va !

En tenant le bout de tissu préalablement choisi, Berthe s’engouffra dans une cabine.

Elle tira l’épais rideau en tissu sombre. Elle enleva ses chaussures plates, son pantalon de jogging usé aux genoux et sa culotte jaunie.

Une jambe après l’autre, elle entra dans le maillot de bain. Le remonta. À l’avant, ses poils pubiens dépassaient, de partout. Elle repositionna la bande de tissu. Hésita. Longuement. Très longuement. Finit par rouvrir le rideau, rhabillée.

— Non, je vais pas le…

Une horde de jeunes femmes, des trentenaires et des quarantenaires, débarqua, dévalisa les rayons, vida le compartiment de tenues de bain. Aucun recours possible. Le vêtement que Berthe venait d’essayer, à prendre ou se baigner, à la piscine, nue.

Berthe se tourna sur elle-même, en pensant à sa parole donnée à sa fille de suivre son programme. Avec difficultés, elle se laissa admirer sous tous les angles, ainsi habillée, ou dévêtue.

— Alors ? Tu en penses quoi ?

Patrick leva ses deux pouces, par crainte de sanctions, en cas d’opposition.

Berthe se dépêcha de retourner se cacher dans la cabine, commença à redouter de devoir se balader, ainsi dénudée, à la piscine.

Le voisin accepta de payer ses achats, à savoir ce joli string et son soutien-gorge assorti, ainsi qu’une serviette, une paire de lunettes de plongée sophistiquée, des palmes et une brosse à cheveux en bambou rare, un gel douche spécial peaux sensibles, le plus cher des shampooings anti-pelliculaires, un pince-nez et des bouchons d’oreille qui, contrairement à ceux utilisés à l’usine de conserves, pouvaient se porter sous l’eau.

Ensuite, Berthe le laissa l’accompagner jusqu’à la piscine. Venir l’encourager, si ça l’amusait.

Ils se dirigèrent vers le bâtiment abritant les bassins.


Berthe apprécia que son voisin lui offre son ticket d’entrée. Il gagna un bisou sur la joue. Il s’en contenta.

Ils passèrent un tourniquet et pénétrèrent dans la zone de déchaussage. Patrick indiqua une pancarte, conseilla, de son langage si particulier, de la lire attentivement. « Prière de laisser vos souliers de ce côté ! » disait-elle.

En chaussettes, Berthe et son voisin changèrent de salle et arrivèrent dans les vestiaires, composés de casiers qui demandaient une pièce de monnaie ou un jeton de caddie si on voulait s’en servir pour y déposer ses affaires avant un plongeon dans le grand bassin affiché à une profondeur de deux mètres, ou un passage au hammam, ou une descente de l’enroulé toboggan, ou les trois. Pourquoi pas.

L’intérimaire repoussait Patrick lorsqu’il tentait de la suivre dans sa cabine, usant de manœuvres bien présomptueuses.

Les deux voisins passèrent leurs maillots, parcourent le couloir menant aux douches, traversèrent le pédiluve.

Berthe se dépêcha de cacher son corps, en entrant dans le grand bassin. Celui à l’eau la plus fraîche, imagina-t-elle.

Berthe devait se contenter de la ligne d’eau réservée aux nageurs débutants, surveillée par Patrick, sous le contrôle de Zoé, via des textos réguliers.

Des longueurs se succédant à d’autres longueurs, Berthe alternait la brasse et un genre de crawl d’improvisation : ses bras en mouvement comme il se devait alors que ses jambes grenouillaient.

Berthe nageait, se douchait, se rhabillait. Tout comme son voisin. Qui, ensuite, la raccompagnait.


Une fois son sac de sport mis dans le coffre, Berthe prit place dans la voiture de collection de Patrick, une Simca Chambord construite en mille neuf cent cinquante-huit, à la carrosserie alliant rouge et beige.

Lorsqu’il en parlait, Patrick ne bégayait plus. Passionné de véhicules anciens, il transmettait son savoir, en la matière, avec force et conviction. Il ne trébuchait plus. Berthe l’écoutait.

D’après l’ouvrier, l’engin motorisé qui les transportait détenait de lourds secrets familiaux en lui, des adultères actionnés à coups de reins sur sa banquette arrière.

Le temps de la route les ramenant au bâtiment composé de logements sociaux, Patrick déviait, il décrivait, recommençait à patouiller en s’enthousiasmant de parties de jambes en l’air. Berthe détournait son attention de ses paroles qui devenaient limites.

Le paysage défilait.

Berthe observait un groupe de chasseurs sauter les talus, en suivant un animal.

Du plomb troua une aile de la voiture.

— Putain, les cons ! exclama Berthe, en montrant la direction à suivre au conducteur, droit devant, sans se retourner.

Un constat à l’amiable, on oublie. Avec cette bande d’abrutis !

Patrick, prêt à s’arrêter pour demander des comptes au fautif des dégradations sur sa superbe automobile, ravalait son énervement.

Désabusé, suivant les conseils de sa voisine, il passait la troisième vitesse, appuyait sur l’accélérateur. Laissait les mitrailleurs courir à tenter d’éliminer un être du monde vivant.


Déposée à l’immeuble, Berthe remerciait son voisin et le félicitait de sa bonne conduite, rassurante. Il s’attendait à davantage qu’une bise. Il devait s’en contenter, encore cette fois.

Traînant des pieds dans le couloir, il rentrait chez lui, en compagnie de sa déception.

— À la prochaine !

Berthe ferma derrière elle, à double tour. Et retrouva Zoé. Crut l’entendre adresser des mots doux à une femme au téléphone ?

— Alors ? Tes examens ? demanda-t-elle, de suite, en attente d’une réponse positive.

— Ça devrait le faire. J’aurai les résultats sans tarder. J’en ai discuté avec les profs. Et quelques copines. Normalement, c’est bon. On va quand même attendre la confirmation. Sinon, j’irai aux rattrapages.

— C’est quand, ça ?

— Les rattrapages ? Ça tombe la semaine de ton concours.

— Non ?

— Non.

Berthe lui tira la langue.

— Idiote !

— J’aurai besoin de toi pour les derniers préparatifs. Les plus importants, selon moi. Je ne vois pas le voisin me maquiller.

Zoé en rigola.

— Vaut mieux éviter, oui. Je vais regarder des tutos. Pour une mise à jour.

— Des tutos ?

— Des tutoriels, maman. Faudrait te mettre à la page. Ça se passe sur le net, ces choses-là. Des cours par correspondance, gratuits généralement.

— Là, je comprends. Et on y apprend le maquillage pour les concours de beauté ?

— On y apprend de tout.

— Bon. Je te fais confiance. Ma vedette.


Sans le lui demander, Zoé souleva le haut de jogging de sa mère. Elle scruta sa bedaine, encore tombante. Pour le justifier, Berthe évita, cette fois, de parler d’une résultante de sa grossesse, car elle datait, tout de même, de vingt ans.

— Il y a du mieux, exprima l’étudiante, dans un ton neutre. Bientôt les plaques d’abdos.

— Ça pendouille encore pas mal.

— Oh, ça se travaille, ça. Je trouverai bien un tuto, pour ça. Et on n’en est qu’à la phase un, je te signale.

— La phase un ?

Berthe resta sur son interrogation, sa fille promettant d’affiner son plan attaque, en prévision du concours organisé au bourg.


— T’es pas cool, maman. T’aurais pu m’en parler avant les autres. Je suis ta fille.

Berthe utilisa sa mine dubitative afin que celle-ci comprenne son incompréhension.

— Tout le monde, dans le bourg, est au courant, maman. Et moi ? Ta propre fille. Rien. Nada. Que dalle. Niet. Tu abuses, là. Franchement. Ça ne se fait pas. Tu as mon numéro de téléphone. Et puis… Et puis si tu n’arrives pas à me joindre, tu me laisses un message vocal ou un texto. Je les lis tous. Et j’y réponds. Tu m’en veux ?

Un haussement d’épaules de l’intérimaire l’encouragea à poursuivre sa plainte :

— Encore heureux que je sois passée à la boulangerie. Tu comptais me l’annoncer quand ?

— Tu parles de quoi ? Tu parles de qui ? Du voisin ?

— Évidemment que je parle du voisin. De toi et du voisin, comme tout le bourg. En même temps, il fallait s’y attendre. « Pas la trique » qu’ils l’appellent, dans le bourg. Hein, maman ?

Berthe se défendit, à sa façon, de toute envie de rapprochement physique avec son voisin.

— Ça veut pas dire que je suis devenue une gouinasse. Il me plaît pas, lui. C’est tout.


Ce soir-là, Berthe et sa fille dînèrent ensemble. Et elles rigolèrent, en parlant de Patrick et de sa timidité maladive. Un gentil gars, mais manquant cruellement de virilité.

Berthe repensait au couple qu’elle formait avec le père de Zoé. Presque dix ans de célibat depuis leur séparation.

Juste deux « aventures » à dénombrer depuis le jour où elle apprit qu’il la quittait, un aller sans retour, accompagné d’une charmante hôtesse, pour une destination exotique.

La première : fourrée par un type crade et bourré, assise dans une pissotière, lors d’un festival de musique électronique. « Et je te nique… Et je te nique… Et je te nique… ». Un moment oubliable.

La seconde : sous le bureau du grand patron d’une fréquentée agence d’intérim. Une aventure ? Un autre moment oubliable.


Les semaines suivantes. Alors que Berthe tendait à s’affiner, sa fille prenait le chemin inverse. Des sucreries en accompagnement de ses révisions établissant les bases d’une nouvelle hygiène de vie, ces derniers mois. Un apport de friandises enrobées de matière grasse, englouti par l’étudiante, à bon rythme, qui aimaient se loger directement autour de ses hanches.

Zoé se voulait moralisatrice avec sa mère mais ne s’appliquait pas les mesures qu’elle lui dictait. Résultat : Une adolescente qui devenait complexée sans oser se l’avouer.

Non hermétique à ses ressentis, quand l’égoïsme la laissait tranquille, Berthe se montrait à son écoute.

Elle évitait, néanmoins, d’évoquer la disgracieuse bouée en train de gonfler autour de Zoé, recouvrir sa ceinture devenant, involontairement, de chasteté.

Sa fille et les hommes, tant de questions sans réponse.

Berthe s’approcha d’elle, se découragea d’entamer une sérieuse discussion traitant de sujets importants et décida de centrer le débat à venir sur le concours Bonichon.

Dans ses prévisions, Zoé la devança :

— On parle de toi, de tes rondeurs à effacer. Mais, moi, maman ?

— Quoi ?

Zoé attendait une réponse sincère, en tenant, devant sa bouche, une cuillère remplie d’un tas de sucre coloré artificiellement en marron pour lui donner un côté appétissant, et y réussissant plutôt bien, d’après les ventes à caractère exponentiel de ce genre de produit industriel adressé aux consommateurs peu regardants sur ce qu’ils entassent dans leurs intestins, une substance collante et destructrice de gencives, un agglomérat de colorant saboteuse de dents, une gourmandise chimique qu’elle s’envoyait avec une régularité de montre suisse, avant chaque repas. Matin, Midi et Soir. Parfois, avant le souper.

Au début du « plan d’attaque », Berthe l’enviait, Zoé. De cette liberté à se déformer le corps. En lisser les contours, devenir une grosse boule, une bouboule. Sa fille chérie en train de devenir une bouboule. Même bardée de diplômes, une grosse bouboule ne pouvait pas charmer et lui ramener un beau beau-fils, le très beau beau-fils dont rêve toute mère, le genre gendre idéal.

Pour son bien, avec des pincettes, Berthe lui signifia une légère, toute légère… Tellement légère, pourquoi en parler d’ailleurs ?… Toute petite rondeur. Naissante. Une excroissance. Un pli de peau. Tout au plus.

Le résultat arriva : cris de panique, hystérie qui se développa et faillit devenir collective, si Berthe ne réussit à se reprendre à temps.

Le programme de remise en forme, concoctée par sa fille, donnait des résultats. Dommage que son ordonnatrice le juge prématuré, la concernant. Malgré la démonstration de sa tendance à complexer, elle préférait le rapporter à plus tard, en présence de vergetures et autres affaissements évidents de son enveloppe corporelle.

Suite aux nombreux « On verra ça » recueillis, Berthe se retenait de le lui suggérer, plus d’une fois par jour.


Berthe songeait à Mario et comptabilisait ce qui ressemblait à des compliments. Ils lui semblaient croissants. Son miroir ne mentait pas, ni sa balance.

Pour lui, pour Mario, qu’elle voulait gagner le concours et qu’elle adoptait une discipline digne d’une sportive accomplie, à peu de choses près, des écarts modérés.

Mais pour qui, ces écarts modérés ? Pour quoi ? Dans le but de venir le voir, lui, rien que pour lui, son barman favori.

Lui, son Super Mario. Lui, jamais à court d’arguments lorsqu’il s’agissait de corriger les mauvais payeurs : Une amicale mais sèche torgnole dans la gueule, un puissant coup de boule dans le boule, de l’écrasement facial avec fracture ouverte, de bons gros coups de batte de base-ball dans la tronche, voire le plus rare fauchage de jambes associé au plantage de fourchettes dans les orbites suivi d’un dégagement en dehors du commerce sous des injures imagées, du genre : « Espèce de… suivi de, au choix : un nom de politicien véreux refusant de quitter son poste après une élection le donnant officiellement et juridiquement perdant, un nom de ver marin bien connu des pêcheurs à pieds, un pot-pourri des gros mots les plus entendus du côté des acheteurs-monteurs de meubles en kit, ou, sinon, le nom du barman qui tenait le bistrot le plus proche du sien ».

Son hétéro de Mario, elle l’admirait pour ça, Berthe. Pour cette capacité de règne et de rétablissement de l’ordre. Dans le folklore, certes parfois. Mais en gardant, cette atmosphère si particulière, au café du bourg.





QUATRIÈME PARTIE



Il sembla à Berthe venu le moment de choisir une tenue de scène pour le concours.

Elle pensa : « Avant de piocher, à nouveau, dans le porte-monnaie du voisin pour m’en payer une, d’abord regarder ce que me propose ma fille. Un moment de moins à passer en compagnie du trop gentil toutou ».

La fouille débuta. Zoé creusa et mit à découvert des vêtements correspondant à la nouvelle taille de sa mère, en provenance de dessous des piles de linge, sorte d’empilements instables constitués de hauts et de bas.

Une robe sortie du lot. À essayer, selon sa fille. À jeter, de son avis.

— Trop sexy, je trouve, en dit-elle, affichant un profond désaccord. Autant y aller seins nus, à ce concours.

— Tu es bien en maillot de bain, à la piscine.

— Oui, c’est vrai… Mais c’est à la piscine. C’est pas pareil. C’est un peu comme à la plage. Tout le monde se balade à moitié à poil. Des filles topless, on en croise en bord de mer. Des filles en string, également. Rien de choquant. Sans parler des plages de naturistes. Là, on parle d’un concours. Et qui se déroule dans le bourg, en plus. Après ça, je veux pas qu’on me traite de… Je sais pas quoi ? De traînée. De pute. De dépravée. Qui se balade dans le bourg les nichons à l’air. Elles sont trop décolletées, tes robes. Imagine, en plein milieu du défilé… Il y aura un défilé, je pense ?

— Normalement, oui.

— Bon. Ben imagine que mes seins, même un, juste un, un bout, un téton, le bout d’un téton, imagine, qu’il vienne à s’échapper de ta robe, en plein défilé. Devant les spectateurs, le jury, les photographes, tout le bourg réuni dans la salle. Imagine ça.

— Tu peux mettre un soutien-gorge avec. Mais bon, si on en voit les bretelles, ça fera pas terrible. Pas comme ça que tu vas devenir la première Miss Magnifique de l’histoire. Faut pas négliger les détails. Jamais. Un concours de ce genre, ça se prépare sérieusement. On n’est pas des amatrices, dans la famille. On est des pros. On est d’accord ?

— Ouais, ouais. Il n’y a pas d’amatrices dans la famille… Ni de gouinasses ?…

— Quoi ?

— Non, c’est maman, pour rigoler, elle dit ça.

— Je te montre une autre robe. Une moins décolletée. Tu vas l’adorer.

Berthe demanda à la voir.

Zoé garda les bras tendus, en lui montrant le vêtement, un autre qu’elle ne pouvait plus porter depuis le début de l’année civile. Elle parlait d’un rétrécissement en, toutefois, assurant d’une stabilisation, à présent.

Berthe observait sans se prononcer. Laissant un suspense devenir pesant, envahir la chambre.

— Maman ? Je vais pas rester comme ça, toute la soirée. Je vais finir par me transformer en statue de pierre, si ça continue.

Cette note d’humour motiva à un essayage. Qui se solda par de la déconvenue.

— Non, ça le fait pas. Je peux pas mettre ça. M’afficher devant tout le bourg si peu vêtue. Je me sentirai pas à l’aise.

Zoé s’énerva.

— Tu n’as qu’à aller chez grand-mère. Elle doit avoir de vieilles robes, qui datent de l’avant-guerre, avec ses propos d’avant-guerre… Et avec des jupons. Des corsets… Tu caches tout ça sous un épais pull en laine, que tu recouvres d’un manteau, tu te caches dessous…

— Quand même pas. On peut trouver un intermédiaire. Une robe classe. Chic. Qui envoie du rêve. Une robe de princesse. Brillante. Étonnante. Étincelante. Magnifique. Voilà ce qu’il me faut pour le concours, une robe Magnifique pour la future… Miss Magnifique. Zoé, tu as ça ?

— Non.

— Merde !

Berthe attendit.

Zoé ouvrit un large tiroir, en bas d’une armoire en bois.

— À moins que…

— Que ?

— Que… je n’y pensais plus, à celle-là. Parce que ça fait des années que je l’ai pas mise. Vraiment pas sûre que tu rentres là-dedans.

— Je la veux.

Berthe la passa.

— Magnifique ! s’exclama Zoé, comme voulant influencer sa mère.

En retour, malgré son enthousiasme, Berthe trouva à y redire.

— Je sais pas. Il y a truc qui va pas, je trouve. Non, ça va pas le faire.

Zoé s’exaspéra.

— Tu es chiante, là !

— Ça se voit que c’est pas toi qui dois te présenter à un concours dans le bourg.


Berthe commençait à s’intéresser au monde des voitures de collection parce que Patrick savait en parler. Une véritable métamorphose s’opérait en lui quand il évoquait la mécanique, la restauration d’anciennes automobiles bonnes pour la casse, qu’il appelait « éléments du patrimoine » ou « morceaux d’histoire ».

Son voisin rénovait les intérieurs, parfois les boiseries. La carrosserie, il laissait des professionnels du métier s’en charger.

Il l’accueillait, tout le temps, dans une voiture aussi brillante que possible. Nettoyée avec précision. Berthe le remarquait.

Elle entra dans le véhicule, la portière tenue ouverte.

Patrick prit position derrière le volant imitation cuir de vachette.

Berthe put constater les réparations rapides, consécutives à la rencontre avec la bande de chasseurs ivrognes. Qui sévissaient, encore et toujours, en jouissant de l’aval des autorités, ainsi que des représentants communaux, semblait-il.

Une étonnante indulgence régnait, à leurs égards, dans le bourg et ses alentours. Malgré les décès dits « accidentels » de cinq personnes : une fille en train de se promener dans le bois d’une balle en pleine tête puis trois enfants, en bas âge, courant autour du stade municipal, fauchés d’une seule rasade de mitraillette. À ajouter à un vacancier, mortellement touché à l’artère fémorale, alors qu’il ramassait, au milieu d’un champ, une des dernières espèces de plantes du département résistant au déversement de pesticides.

Deux armes confisquées, non des moindres, des fusils d’assaut, et ils purent repartir en quête d’un animal à tuer, pour l’amusement, car les quotas réglementaires s’avéraient déjà largement dépassés pour les dix prochaines années.

Les petits arrangements, Berthe ne s’en étonnait plus. Patrick, non plus. Ils prenaient connaissance des magouilles devenues quotidiennes sur la commune sans s’en mêler.


Berthe aimait que son voisin la traite en princesse. En agissant de la sorte, sans doute imaginait-il la possibilité, qu’un jour, elle le considère comme son prince.

Berthe le prenait pour son valet. Avec aucune perspective d’évolution dans sa hiérarchie sentimentale.

Pour elle, sur un piédestal, trônait le roi Mario. Un mâle, un vrai. Les autres hommes, au mieux, des valets. D’estimation placés tout juste au-dessus de la bande des glands baveux. Ces serviteurs de femmes qui devaient aimer leur apporter tout ce qu’elles leur demandaient, sans rien attendre en retour.

Autant que d’autres, Berthe les utilisait, pour ne pas dire les manipulait. Son voisin timide, un exemple.

Une forte majorité d’hommes célibataires au bourg expliquaient certains comportements.

Lorsque Berthe enfilait son costume de sociologue de comptoir, elle le pensait ainsi. En manque de présence féminine, ceux-ci se ruaient sur la première venue, prêts à tous les sacrifices pour elle. Jusqu’à se traîner à ses pieds pour… la servir.

Les glands baveux salivaient devant les courbes sans tenter d’approche, les valets approchaient, mais servaient.

Seuls quelques sportifs amateurs retenaient l’attention des jeunes femmes, fillettes plutôt, des adolescentes attardées, disons-le, qui traînaient au café du bourg, le vendredi et le samedi soir. Elles, Berthe ne leur causait pas. Par crainte de les instruire, disait-elle.

Même les rares trentenaires ou quarantenaires qui débarquaient là agissaient comme des adolescentes attardées et dandinaient du fessier devant ceux qui rentraient d’une compétition sportive, d’une moyenne d’âge inférieure à celle permettant de se présenter au concours.

— Tu… tu… tu ? essaya Patrick.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je… Je… Je…

— Tu préférerais pas me parler de ta voiture.

Suite à un intéressant exposé, il démarra.

Les deux voisins se dirigèrent, alors, vers un magasin de mode situé près de l’église.

Sur la route, Berthe l’écouta parler de sa passion, toujours mieux que de le voir bafouiller de désir pour elle.


Berthe ne mettait les pieds dans les boutiques du bourg que rarement. Encore moins dans celles qui vendaient des fringues.

Pendant ses courses, elle ajoutait un jogging à son caddie, un au début de chaque trimestre, environ.

Il fallut la pousser pour qu’elle se décide à rencontrer Ingrid, la gérante du commerce Vantabi.

Berthe salua la quadragénaire extravertie, chargée de breloques, puis se retourna vers son chauffeur personnel.

— On va repasser, suggéra-t-elle. Je crois qu’elle est occupée.

La vendeuse accueillait d’autres clientes. Berthe se sentait mise à l’écart. Elle devenait capricieuse. Une attitude princière. Son valet de voisin s’en trouva chamboulé. Il tourna sur lui-même.

Ingrid approcha.

— On va trouver quelque chose de formidable pour vous.

— Oui Madame, dit Berthe.

— Ingrid. Appelle-moi Ingrid, veux-tu. Madame ?… Tu m’as prise pour une vieille ou quoi ?

— Non Madame… Je veux dire : « Non, Madame Ingrid ».

La vendeuse se tourna vers Patrick, voulut connaître les désirs de sa voisine, en matière vestimentaire.

Comme attendu, celle-ci récolta une suite de « Je… ».

Sans se démonter, elle les attrapa, les deux voisins, de ses deux mains. Puis elle les amena jusque devant une installation où, sur des cintres en plastique, ces plus « formidables » tenues de soirée leur souhaitaient la bienvenue.

— Aux deux amoureux ! indiqua-t-elle.

Berthe lui expédia un démenti.

— Tu es bien Berthe ? La formidable Berthe ? s’étonna ouvertement la vendeuse.

— Oui. Pourquoi ?

Puis elle pointa Patrick.

— Et c’est ton voisin ? Le formidable Patrick ?

— Oui, c’est ça, confirma Berthe. Mon voisin. Mon chauffeur, aujourd’hui, si vous voulez tout savoir. Pourquoi ?

— J’ai entendu, dans le bourg, que vous étiez en couple. C’est formidable, ça ?

Berthe la stoppa.

— Vous allez si bien ensemble, pourtant, continua Ingrid. Vous feriez un couple formidable. Je trouve.

Berthe gronda, Patrick baissa les yeux.

— Désolée, je me trompais, s’excusa Ingrid, je ne savais pas que vous et les hommes…

— Pardon ?… Je suis pas une gouinasse, il n’y a pas de gouinasse dans ma famille, ma fille n’est pas une gouinasse. Tu arrêtes ça tout de suite.

La vendeuse les entoura de ses deux bras, les colla l’un contre l’autre.

— Vous êtes timides. Je le ressens, ça. Vous n’osez pas vous avouer vos sentiments. C’est trop mignon. Vous savez, j’ai connu ça, moi aussi.

Elle réfléchit un instant et rectifia :

— Non, en fait, j’ai toujours su l’ouvrir lorsqu’il le fallait. Mon tempérament, ça. Je reviens.

Ingrid recula, rejoignit des clientes qui semblaient prêtes à acheter.

Berthe crocha le col de Patrick.

— C’est toi qui as été raconter ça ?

— Je… Je… Je…

Des « Formidable ! » l’interrompirent, la vendeuse croyant qu’ils s’apprêtaient à s’embrasser.

— On repassera ? annonça l’intérimaire.

Patrick leva ses deux pouces.


Sur le trottoir, la vendeuse rattrapa Berthe.

— J’ai une tenue pour toi ! Elle est tout bonnement…

— … formidable, compléta l’intérimaire.

Une inquiétude se perçut sur le visage de la vendeuse.

— Comment tu le sais ?

— C’était écrit dans l’horoscope de ce matin.

— Non ?

— Non.

Un rire nerveux du voisin ravit Berthe.


Le concours se rapprochait. Moins d’un mois avant de devoir exposer son corps sur le podium de la salle des fêtes, compta Berthe.

Malgré les séances, deux fois par semaine, à la piscine, perdurait chez elle comme de l’appréhension. Surtout, elle redoutait les comparaisons.

Lorsqu’elle pataugeait dans le grand bain, les nageurs et les nageuses se concentraient sur leurs longueurs de bassin à effectuer. Ils ne scrutaient pas sa silhouette dans l’idée de la noter.

— Vous ne vendez pas de joggings ? demanda Berthe à Ingrid, en sortant de la cabine, rhabillée.

— Des joggings ? Beurk !…

— …

— Oh pardon ! Désolée, j’avais complètement oublié que dans le bourg, on vous appelle… On ne vous appelle pas Berthe. Enfin, si, moi je vous appelle Berthe, je vous ai toujours appelée comme ça, Berthe. Parce que… c’est comme ça que vous vous appelez. La formidable Berthe. Je vous assure. Vous ne me croyez pas ?… Si, vous me croyez ?… C’est moi, c’est Ingrid, du magasin Vantabi. Vous me croyez, n’est-ce pas ?

Prise de panique devant une très probable perte du contenu d’un porte-monnaie d’une cliente, celui de Berthe, Ingrid, soudain passée du tutoiement au vouvoiement, tergiversa, prit un chemin de traverse, allongea son sourire, montra des rangées de dents alignées, d’une étrange blancheur.

Berthe dut la rassurer.

— Pas la peine de vous mettre dans un état pareil. On va vous acheter une robe…

— Formidable !


Berthe se laissa diriger vers un rayonnage nommé par la patronne de la boutique « La Caverne d’Ingrid Baba ». De jolies tenues s’y trouvaient. Le discours commercial qui les accompagnait les rendaient d’autant plus intéressantes. Tant que l’on évitait de regarder le prix affiché sur les étiquettes.

Un de ses plus puissants « Merde ! » de la journée jaillit de la bouche de Berthe à la découverte de la longueur du chiffre, en euros, associé aux habits ci-proposés.

La vendeuse pensa s’appuyer sur l’avis, personnel, de son voisin, pour tenter de la persuader qu’elle, ou lui, ou eux deux devaient aligner les billets en échange de l’une de ces si formidables tenues de soirée. Si Berthe voulait, à coup sûr, gagner le concours.

Un recours avorté.

Un rapport de force s’installa. Ingrid, l’extravertie face à Berthe, au demeurant introvertie. Une imposante de verve, de bagout. Une remplie de doutes, hésitante, semblant malmenée, se remémorant la promesse de son Super Mario.

— Ils sont formidables, insista la vendeuse, en désespoir de cause. Les vêtements de la Caverne d’Ingrid Baba. Tu ne trouveras pas mieux ailleurs. Crois-moi.

— Ils sont trop chers pour moi. Je suis désolée.

— On peut s’arranger.

Berthe se tourna vers Patrick, en songeant à la possibilité, une fois de plus, de lui emprunter quelque monnaie.

— On repassera ? lui demanda-t-elle.

— Moi je pense que tu… tu… tu…

— C’est à moi de me décider. J’en conviens. Il reste un mois avant le concours, ça nous laisse un peu de temps pour…

— … ne pas trouver une formidable tenue pour ce formidable concours, coupa la vendeuse. Ils sont là. Ils n’attendent que toi, les beaux vêtements de la Caverne d’Ingrid Baba. Des modèles uniques. Vous ne serez pas deux à les porter au concours. Je te le garantis. Alors que si tu achètes tes fringues dans une grande surface… Je dis ça. Je dis rien.

Berthe regarda son voisin.

— Bigre qu’elle a raison. J’y avais pas pensé. Ça serait vraiment con que je me pointe au concours avec une tenue déjà portée par une ou deux ou trois, quatre concurrentes. Imagine le truc. Là, j’aurai vraiment l’air d’une cruche.

— Je suis entièrement d’accord avec toi, dit la vendeuse, à son aise de l’entendre parler ainsi.

Patrick restait patient, attendant de connaître la décision de sa voisine. Il la servait. En bon valet.


Berthe s’intéressait aux friperies habillant les mannequins en plastique disposés en vitrine, juste avant que celle-ci explose d’une balle perdue.

Elle aperçut une personne de sa connaissance passer dans la rue. Divine. Cette satanée Divine !

Elle la suivait ou quoi, celle-là ? Et dans quel but ? D’évidence, sous son nez, s’emparer de la tenue gagnante, imagina-t-elle.

Berthe s’avança, marcha sur les morceaux de verre éparpillés sur la moquette verte façon gazon de terrain de football. Elle suivit la silhouette élancée de sa rivale de toujours sauter d’un magasin à l’autre, en sortant avec des sacs pleins.

Elle sourit lorsque Divine s’éloigna.

— Ma meilleure cliente, la qualifia la vendeuse, sans qu’elle lui demande son avis. Une personne charmante et… Formidable ! Elle est passée hier. Elle a acheté pour… combien déjà ?

— On s’en fout !

— Mais il me reste de jolies robes pour toi. Berthe, si tu veux être aussi formidable que…

— …

De nouveau, un affolement submergea la vendeuse.

— … Que dis-je ? Plus formidable que cette Divine pour le concours ?

— Ouais, ouais.

— Alors, tu sais ce qu’il te reste à faire ?

Presque convaincue, Berthe l’interrogea, pour savoir, comme ça :

— C’est quand les soldes ?

— Après le concours.

— Ah.


Non loin de l’intérimaire, Patrick. À l’attendre. Docile. Un valet.

Il s’y prenait toujours mal quand il cherchait à la charmer. Parfois, elle trouvait ça touchant. Réconfortant, non, n’abusons pas. Attendrissant. Voilà un terme qui le caractérisait assez bien, son voisin. À tel point que Berthe l’employait fréquemment lorsqu’il lui fallait démentir éprouver de l’amour pour lui.

Elle disait à sa mère, ou à sa fille, ou à d’autres villageoises, à très peu de villageois, des trucs du style : « C’est lui qui m’aime. Pas moi. Mais je le trouve attendrissant », « C’est lui qui veut me baiser. Pas moi. Mais je le trouve attendrissant », « C’est lui qui pue des pieds. Pas moi. Mais je le trouve attendrissant ».


À un moment, quarante-huit minutes et trente-quatre secondes précisément après son entrée dans la boutique Vantabi, Berthe décida d’essayer un autre article. Un gant.

— Et ? lui bondit dessus la vendeuse, ne lui laissant pas le temps d’enfiler sur la main gauche le deuxième.

— Et… non. C’est pas de saison.

— Avec une robe de soirée, une paire de gants, je n’ai qu’un mot : Formidable !

— Elle a qu’un mot, j’avais remarqué, ça, oui, marmonna Berthe, en se tournant vers Patrick, qu’elle savait, de toute manière, entièrement acquis à sa cause.

Pour montrer son approbation, plutôt qu’un long discours, il rit. Et il leva ses pouces.

Berthe en profita pour se jeter des fleurs, arguant de pouvoir monter, prochainement, un one woman show, tant sa répartie impressionnait la galerie.

Elle redescendit sur le plancher des vaches, en ravalant sa fierté lorsque, à la faveur d’un slam improvisé, la vendeuse montra sa maîtrise de l’exercice.

Face à Patrick, elle assurait. Pas compliqué non plus. Face à une vendeuse aguerrie, elle écrasait.

Berthe ne put qu’accepter un rapide essayage. Une jupe, pour changer.

Berthe partit se cacher dans une cabine. Et y resta un long moment, n’osa en sortir. La présence de son voisin la rassurait, pourtant.

Les heures à la piscine, quasi nue, semblaient évacuer de sa mémoire quand elle retira son bas de jogging.

Le lieu de déshabillage, ressentait-elle, jouait sur sa manière d’appréhender les événements. Elle le communiquait à la vendeuse.

— Tu vas être formidable, là-dedans. Tu viens ? l’encouragea celle-ci. On attend. On va aller se baigner. L’eau est bonne. Il y a plein de beaux gosses qui n’attendent que toi. Allez Berthe ! Patrick veut te voir dans cette formidable jupe. En réduction… si tu achètes une paire de chaussettes.

Berthe sortit de la cabine, décidée à ne plus se présenter au concours. À la vendeuse, elle rendit la jupe, trop courte, ras la touffe, pour les salopes…

— C’est bon, je l’ai essayée. On repassera ! poursuivit-elle.

Et elle prit le bras de Patrick.

— Cette fois, on y va.

Les deux voisins arrivèrent sur le trottoir. D’un pas rapide, ils avancèrent, afin d’éviter un nouveau rattrapage, à la volée.


Berthe et Patrick rasèrent les murs, sautèrent au sol, en entendant des détonations.

Des animaux sauvages, effrayés, chassés d’un bois, débarquaient dans le bourg. Une horde d’hommes armés et alcoolisés, à leur trousse.

L’ambiance d’un western, en remplaçant les indiens par une faune éparpillée et les cowboys par d’autres cowboys, des temps modernes ceux-ci, comme les appelaient leurs familles, réparties, elles, dans les hautes sphères de l’administration communale.

Ces chasseurs, des cousins du maire et de ses adjoints, eux-mêmes cousins des agents municipaux.

Berthe, en sa qualité de sociologue de comptoir, les mettait tous dans le même sac, le sac à cons. Là-dedans, elle y regroupait les bandes et les tribus, aussi les élus. Un sac bien rempli, en résumé.

Au café du bourg, notamment, et lors de ses pauses d’intérimaire, elle s’amusait à ces classements par catégorie.

Des fois, on lui demandait où elle se situait. En réponse, elle indiquait se définir comme hors catégorie. Infranchissable. Impénétrable.

D’une valeur supérieure. Hautaine ? Berthe refusait de l’admettre. Simplement, elle se considérait au-dessus de la mêlée, de ces arrangements, de ces magouilles.

Des voitures se rentrèrent dedans. En cause, les ivrognes se prenant pour des chasseurs. Encore eux. Leurs armes à feu leur donnaient cette impression de domination sur le peuple. Ils pointaient, ils tiraient. À la manière de pétanqueurs. Sauf qu’à la place des boules, ils maniaient les balles.

Ils disaient protéger les villageois de l’envahisseur. Les bêtes qui vivaient en harmonie avec la nature, ils les anéantissaient.

Au milieu de la chasse à courre, les voisins non amoureux cherchaient un abri.


Berthe et Patrick durent se réfugier chez Vantabi.

— Vous avez changé d’avis ? les accueillit Ingrid.

— On verra, on verra, temporisa l’intérimaire.

— À… À… À… cria Patrick.

— À terre ! traduisit la rare personne qui le pouvait.

Une salve de cartouches les y obligea.

Tout ce qu’il existait d’êtres humains dans la boutique de vêtements chers plongea.

Des jurons s’entendirent, en provenance d’un extérieur ressemblant à une scène de film de guerre.

Un à un, les poursuivis passaient de vie à trépas, dans des mares de sang. L’assaut continuait et, entre les véhicules en circulation, les missionnés comme ils se définissaient, tiraient.

Ils tiraient, tiraient, tiraient dans le tas. Non soucieux qu’une innocente victime ternisse leur tableau de chasse.


Dans le chaos, il restait une jeune biche, qui ressemblait à… Bambi.

Frêle. Perdue. Grelottant de terreur… Abattue.

Le crâne troué d’une balle de gros calibre, elle chut.

Attentive, Berthe s’en émut.

Une larme coula sur sa joue. De suite, dans la précipitation, Patrick voulut la sécher, en se servant d’un mouchoir en tissu. Mais morveux.

Berthe l’engueula. Il l’implora, en la baisant. Ses souliers boueux seulement.

— Tu crois que c’est terminé ? interrogea la vendeuse, comme si Berthe connaissait la durée des manœuvres guerrières.

Un mouvement, réflexe, d’un tendon d’une patte de Bambi relança les hostilités.

Un groupement de munitions broya l’endroit qui osa bouger, cassa l’os.

Enfin, des cris victorieux annonçaient le repli de la troupe d’ivrognes armés.

Berthe se releva.

— Je crois que c’est bon, cette fois, dit-elle.

— Jusqu’à la prochaine fois, ajouta Ingrid.

— Je… Je… Je…, s’essaya Patrick, sans que les deux femmes puissent comprendre s’il confirmait leurs dires ou, au contraire, leur demandait de prendre leurs précautions, car il venait de voir cette bande de tueurs d’animaux s’apprêter à ouvrir, de nouveau, le feu.

— À chaque fois le même bordel, pesta Ingrid. J’espère qu’il me reste quelques formidables habits en état.

Un inventaire suivi, le groupe armé semblant éloigné, certainement en quête d’une nouvelle famille de mammifères à décimer.

De la fringue déchirée. En pagaille. Conséquence du mitraillage, mais, également parce que, cherchant un moyen de protection, des clientes s’en servirent de gilets par balle, en accumulant des couches d’étoffe entre les « opposants » et leur planque.

— Heureusement qu’ils disent faire ça pour notre protection, déplora Berthe.

— Pour nous protéger de l’invasion, je sais, dit Ingrid. Une chose est sûre. Eux, ils ne sont pas du tout…

— … Formidables ! exclama Berthe.

Et la vendeuse crut que celle-ci parlait de l’un des vêtements mis en vente.

— Lequel ?


— Moi, Bambi, je l’aurais bien adopté. Ils en ont fait de la bouillie, ces pourris. Comme si Bambi était une méchante créature qui allait nous faire du mal. Vous l’avez vue, Madame ?

— Ingrid. Moi, c’est Ingrid. Et je l’ai vue comme toi. Cette formidable petite bête… Enfin, il n’en reste plus grand-chose. À tous les coups, ils vont pas nettoyer. Ils nettoient jamais après leur passage. Mes formidables clients n’aiment pas quand le trottoir est rempli de cadavres. Encore à moi de nettoyer ce souque. Parfois, je me dis que je vais employer. Parce que… même les agents municipaux, rien d’étonnant en même temps, ils se la coulent douce tout le temps ces fainéants, même ceux-là s’en contrefoutent que de la bidoche traîne sur la voie publique. Avec les mouches que ça ramène, ces cochonneries, les maladies, les infections que l’on va se choper avec ces bestioles puantes qu’ils laissent derrière eux, des charognes dégoûtantes.

Ingrid amena l’intérimaire derrière une étagère contenant des accessoires de mode : sacs à main, foulards, compagnons, pochettes, porte-monnaie, écharpes. En vrac.

Un grand « Formidable ! » accompagna la bonne surprise de la vendeuse de découvrir qu’une robe avec une broderie ressemblant assez à Bambi restait en état de vente.

— Elle est faite pour toi !…

— Pour le concours ? s’étonna Berthe. Vous croyez ? Je vais pas à un goûter. J’ai quarante ans. Je veux pas vous contrarier mais… Non, ça me conviendra pas.

Ingrid absorba le refus, sans montrer de réaction négative, une de ses forces. Elle resta stoïque, prête à sortir un atout de son jeu. Un as caché dans sa manche.

Une ampoule scintillait au-dessus de leurs têtes.

— Formidable ! hurla la vendeuse, comme d’autres un « Eurêka ! », lorsqu’une idée de génie parut lui venir.


Une botte secrète annoncée ? Deux bottes, en réalité. Une paire. En parfait état.

La vendeuse lança un « Formidable ! » agissant en tant que top départ d’une course entre des femmes.

Une ruée, hostile ruée, provoquée. Les bottes devenues le principal atout pour gagner le concours, pour les obtenir, les clientes, en rage, ne retenaient pas leurs coups.

Se souvenant de techniques de combat apprises dans son adolescence, Berthe chercha à barrer la route. On la mordit, on la griffa.

Malgré tout, Berthe tenait le cap. Vers le trésor, le totem d’immunité, le Graal, la paire de bottes abîmées de la boutique Vantabi.

Patrick observait sans oser bouger.

Les unes sur les autres, ça sautait sur le précieux. Formait un agglutinement assez navrant. Hormis pour celle qui déclencha l’action. Elle, de son côté, s’en félicitait.

Il fallut une intervention extérieure, à savoir le recours à un escadron d’un GIGN des campagnes, du genre qualifié pour les extractions. Une des difficultés majeures résidant dans le retirage d’ongles plantés dans la peau des bottes. Dont il ne resta que des miettes. Miettes invendables.


La voiture de collection ramena Berthe chez elle, son conducteur lui souhaitant un prompt rétablissement. Quelques écorchures à soigner avant le concours. Elle les trouvait insignifiantes en comparaison du fait qu’elle sorte du magasin sans cette si « formidable » paire de bottes.

Berthe renvoya Patrick dans les cordes lorsqu’il lui parla de sa Simca.

La sortie des écoles provoqua un léger ralentissement, dû aux traversées de passages pour piétons d’enfants scolarisés. Il se retint de klaxonner. Berthe pressa.

Elle recueillit des injures d’automobilistes.

Le panneau de sortie de bourg passé, les voisins passèrent devant un gigantesque dépotoir d’ordures qui, du talus, débordait sur la chaussée. Berthe se boucha les naseaux.

Patrick le contourna, d’un écart obligé sur la voie de gauche.

— Il grossit de jour en jour ce tas de merde ! pesta la voisine. Cette puanteur va imprégner les sièges de ta bagnole. Après tu vas devoir les brûler. Comme tes fringues, d’ailleurs. Et comme les miens. On va vraiment être obligés d’aller lui en acheter, à Vantabi. Et pas que pour le concours…

— … Je… Je… Je…

— Non, moi, j’irai au supermarché. Ils ont de très bons joggings, là-bas. Et pourquoi je mettrai pas un jogging pour le concours ? Il en existe de très sexy. Si j’en trouve un avec de la dentelle, je mettrai ça. Une bonne idée, non ?

— … Je… Je…

— Faudra que j’en parle à ma mère… Non, à ma fille… Non, je leur en parle pas. C’est moi qui vais au concours. Pas elles. N’est-ce pas ?

— Je…

Patrick, un contradicteur de choix. Mauvais, le choix. Un valet.

Que pouvait-elle attendre de plus de lui ? Il se plaisait dans ce rôle. Pourquoi vouloir l’en changer ? Lui donner des responsabilités ? Il la conduisait.


Moins d’un kilomètre après le monticule d’immondices, la Simca se gara sur une place de leur parking, au numéro effacé par les intempéries.

Leur immeuble se dressait devant eux. Une construction en briques qui se tordait sur elle-même. À partir de sa base. Mobile.

Ils descendirent de la voiture de collection. Aucun code à taper puisque de digicodes, il n’existait point en ces lieux. Sans empressement, ils entrèrent dans l’instable bâtisse.

Le voisin du dessous continua de suivre Berthe, l’étage de son appartement passé. La remarque fusa :

— Idiot, lui rappela-t-elle, tu viens de passer devant chez toi et tu as complètement oublié de t’arrêter.

— … Je… Je…

— Je rentre seule chez moi. Tu as cru que… ?

— … Que… que… que…

— Ah. Tu as cru que…

— …

— Désolée, mais tu as mal cru que… Bonne nuit Patrick ! Je t’appelle pour la piscine. À mardi.





CINQUIÈME PARTIE



Accompagnée de son valeureux valet. À la piscine. Tout se passait pour le mieux. Berthe nageait, chronométrée. Et elle se pointa. La satanée !… Satan !… Le diable ! Divine. La démoniaque. L’emmerdeuse.

Berthe manqua de couler et but la tasse. Perdant toute notion de synchronisation, ses bras moulinant, ses jambes s’emmêlant, elle s’interrogeait : « Mais qu’est-ce qu’elle fout là, cette pétasse ? »

Berthe rejoignit le bord du grand bassin, en poussant sur ses biceps et ses triceps.

Elle s’assit aux côtés de Patrick, et de deux femmes en couple.

—T’as vu qui vient nous emmerder ?

Le voisin timide se tourna, se retourna, se pencha, d’un geste de la main demanda à une nageuse de se décaler de quelques mètres. À son tour, il l’aperçut. Marchant près du bassin, la sublime Divine portant un minuscule string. Rasée de près, aucun poil n’en dépassait. Surmonté, le bout de tissu, d’un haut offrant son imposante poitrine que, depuis toujours, Berthe disait siliconée.

La comédienne se donnait en spectacle aux « mateurs », les allongés sur leurs transats fournis par le centre aquatique, à ne pas confondre avec les « matheux », les représentants de cette espèce en train de réciter des équations mathématiques dans le jacuzzi.

Berthe la voyait approcher.

— Elle vient vers nous, merde !

Berthe dut frapper d’un coup l’estomac de Patrick pour qu’il referme sa bouche et qu’il ravale ce long filet de bave en coulant. Elle lui précisa qu’elle ne voulait pas qu’il se transforme en gland baveux. Il haussa les épaules d’incompréhension.

— Je me comprends, je me comprends, le rassura-t-elle.

Plus Divine approchait et plus elle la critiquait.

—Ils sont faux, répétait-elle, en parlant de ses seins bombés, en forme de pomme, de la taille de deux citrouilles.

Massifs. Encore plus gros que ceux de sa mère. Mais indifférents aux lois de la gravité.

— C’est pas humain, ces loches, prenait-elle à témoin son maniable voisin. C’est Robocop qui nous arrive. Elle va se les rouiller si elle entre dans la flotte avec eux. Ou, alors, elle va les décrocher et les déposer dans le bac, avec sa serviette et ses produits de beauté… Putain, elle est venue avec combien de trousses, elle ? Elle a vidé son armoire. Elle s’est crue où, celle-là ? On est à la piscine. Eh ! Oh ! Divine ! On est à la piscine…

L’actrice plongea du haut du plus haut des plongeoirs et réalisa une boucle acrobatique avant son entrée dans l’eau. Des applaudissements suivirent.

Après une traversée, en apnée, équivalente à un trois quart de longueur, elle refit surface juste devant Berthe et son chauffeur.

— Coucou les amis ! les salua-t-elle. On vient se baigner ?

Berthe s’adressa à Patrick.

— C’est du plastoc. Hein ?

Il leva ses deux pouces.

Taquine, Divine arrosa les deux voisins et reçut un « Putain la conne ! » et un « Mais… mais… mais… ».

Elle rit.


Devant la piscine, Berthe s’énervait contre Patrick. Il pliait, se courbait. Il implorait, il pleurnichait. Piteux. Ce larbin. Un valet. Il redevenait un valet. Une bonne nouvelle pour elle qui le crut changé de catégorie, à cause de cette si provocante actrice.

— Tu recommenceras plus ? questionna-t-elle.

— Je… je… Je…

— Je préfère entendre ça.

Il ressemblait à une petite chose malheureuse, ramassée. Berthe s’en fichait bien, l’accablait. Sur lui, elle passait sa colère, toute sa colère, et sa jalousie, toute sa jalousie. À nouveau mise en évidence, sa jalousie envers Divine. Elle qui possédait tant d’atouts, tant que qualités qu’elle se sentait incapable d’obtenir.

Une paire de gros seins, ça, Berthe pouvait s’en payer une. Là ne résidait pas l’objet de ses envies. Il s’agissait de tout le reste qui constituait Divine, son être, sa personnalité, sa prestance, son charisme, sa confiance en elle.

Sa confiance en elle ? Et si sa mère disait vrai. Ce qu’elle devait développer en priorité, s’il s’agissait de cela. Mais comment y parvenir ? Elle regarda un Patrick éparpillé. En conclut, à voix haute :

— Des conneries de ma mère, ça.

Il ne la contredit pas.

— Des conneries, elle en raconte beaucoup, quand elle en fait pas, ajouta-t-elle. La confiance en soi, tu parles. C’est inné, ce truc-là. On l’a ou on l’a pas. Et puis c’est tout. On va pas en faire tout un fromage. Il y a des choses plus importantes dans la vie. N’est-ce pas ?

Lorsque son voisin leva les yeux vers elle, donnant l’impression de vouloir placer un mot, ou une syllabe, juste une, Berthe le rabroua, dans la seconde.

— Je t’ai pas causé, toi. Après ce que tu m’as fait, il manquerait plus que je daigne encore t’adresser la parole. Non, mais tu croyais quoi ? Vraiment, il y a des fois où je me dis, Patrick, il y a quelque chose, chez toi, qui ne tourne pas rond.

Berthe devenait injurieuse. Pourtant, il disait comprendre son emportement contre lui.

Il reprenait sa posture de soumission. Recourbé, ses mains l’une contre l’autre en priant que sa voisine accepte de lui pardonner, un jour, ses offenses, sa déviance, son attirance pour cette superbe créature, au corps si parfaitement sculpté. Venue se joindre à eux en ce lieu de baignade, une divinité.





SIXIÈME PARTIE



Accoudée au comptoir, Berthe scrutait l’entrée du café du bourg. Elle prévoyait l’arrivée de la désagréable comédienne imminente.

— Vous buvez quelque chose ? l’interrogea une personne dont elle ignorait l’identité.

— J’ai déjà, mais oui.

Cul sec, Berthe termina son verre.

— Il s’appelle comment ? demanda l’inconnue en désignant Mario.

Berthe devint méfiante :

— Tu lui veux quoi ?

— C’est pour commander.

— Laisse, je m’en charge. Il me connaît.

Répondant à sa sollicitation, le meilleur barman de la région, voire de la nation, sûr de la nation d’après Berthe, se présenta.

— La même chose ? proposa-t-il.

— Oui et c’est elle qui paie.

Berthe dressa son index à ongle rongé en direction de la nouvelle cliente.

— C’est ta petite amie ? demanda Mario.

Berthe s’offusqua :

— Mais non. Je suis pas une gouinasse ! Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? Tu pensais que j’étais une gouinasse ?

— Je sais pas. On sait jamais. Peut-être. Je suis pas dans ton lit.

Berthe, ça, elle le regrettait.

Rêveuse, elle l’imagina sous sa couette en train de la sauter.

— La rondelle ? intervint-il.

— La rondelle, si tu veux, aussi. Tout ce que tu veux. Oh oui ! Oh oui ! Oh oui ! C’est trop bon.

Lorsqu’elle en arriva à aspirer la mousse, Berthe finit par s’intéresser à celle qui lui offrait la boisson.

— T’es qui ?

— Rose. Je suis coiffeuse. Zoé, c’est bien votre fille ?

— Oui. Pourquoi ? Tu lui veux quoi ?

— Je travaille au salon de coiffure Laxa’tif. C’est celui qui se trouve entre la banque et le café de la place.

— Je vais jamais dans ce bar. Je viens ici, moi. Il y a que des cons, là-bas. Et puis, il n’y a pas…

À cette curieuse, Berthe se retint d’avouer les sentiments éprouvés pour celui qui tenait ce commerce. Mais en dit, bien malgré elle, assez pour que celle-ci comprenne le fond sa pensée, quelles émotions l’étreignaient en la présence de ce barman au charme ravageur.

— C’est votre mec, lui ? osa-t-elle, l’imprudente.

— Ça n’est pas tes oignons.

— Il veut pas. Désolée pour vous.

Berthe crocha dedans.

— T’avise pas à me le piquer ! Il est à moi. À moi !

— Excusez-moi, mais on dirait pas. Vraiment pas.

Malgré les menaces, la coiffeuse continuait de la ramener, quel toupet !

Touchée dans son estime, Berthe brandit son verre vide, prête à le lui exploser sur sa face de pétasse.

Le Super Mario la calma.

— Tu allais faire quoi, Berthe ?

— Moi ? Rien. Tu me connais. Je plaisante. Avec les nouvelles clientes. Faudrait pas les faire fuir.

— C’est un établissement où le respect est demandé. À toi comme aux autres.

Berthe prenait mal la remarque. Elle se sentait grondée. Tout ça à cause de la connasse de coiffeuse. Elle lui en voulait.

— On n’est pas copines, lui rappela-t-elle. Tu peux garder tes distances, s’il te plaît. Pourquoi tu viens m’emmerder ? J’ai besoin d’une coiffure, moi ?

Lui montrant des mèches bicolores, elle ajouta :

— Je peux me les faire, mes teintures, si je veux.

— …

— Je me les achète au supermarché, mes teintures. C’est moins cher que dans vos salons qui puent le détergent. Pour un meilleur résultat.

Dans le déni, Berthe se persuadait que sa coupe de cheveux ne demandait aucune modification avant le concours Bonichon.

La coiffeuse continuait de l’ouvrir :

— Zoé ne s’était pas trompée. Elle avait prévu votre réaction : Hermétique aux changements.

— De quoi tu me parles, toi ? Je vais à la piscine.

— C’est un bon début, oui… Zoé m’a dit de vous parlez de la phase deux, s’il arrivait, à tout hasard que l’on se croise dans le bourg. D’habitude, je vais au café de la place. Mais, vu qu’on en avait un peu discuté, je me suis dit que j’allais venir faire un petit tour ici.

— Tu la connais d’où ma fille ? C’est pas une gouinasse, ma fille ? Et toi ?

Des images d’un accouplement entre la coiffeuse et sa fille vinrent à l’esprit de Berthe.

— Trop dégueu ! lâcha-t-elle aussitôt.

Au plus vite, elle chercha à les évacuer, ces images. Et elle redevint agressive.

Elle lui montra le poing, à cette coiffeuse.

— T’avise plus de l’approcher ! Sinon tu auras affaire à moi.

— Qui ça ? Le serveur ou votre fille ?

— C’est pas un serveur… un simple serveur, c’est le patron du bar. Mario, c’est le patron. Compris ?

— Oui, mais donc ? Qui est-ce que je ne dois plus approcher ? Votre fille ou le patron ?

— Les deux !

Berthe menaçait Rose de s’en prendre au salon Laxa’tif et de le rendre impropre à l’accueil de clientèle.

Elle compara son passage, si elle refusait de l’écouter, à celui de la bande de chasseurs ivrognes lors d’une battue. À la différence près, qu’elle pensait également se charger de sa personne. Lui péter les guibolles, à coups de fers à lisser. Une entreprise laborieuse, mais dans sa capacité, affirmait-elle avec conviction.

Rose reculait son tabouret et arrivait presque sur le pas de tir du jeu de fléchettes. Des joueurs lui demandaient, poliment, de reprendre sa place au comptoir. Ballottée, elle. Moqueuse, Berthe en rigolait.

Elle put reprendre son activité d’avant l’arrivée de la trop curieuse coiffeuse, à savoir regarder la porte d’entrée.

De temps en temps, un client se présentait.

Toujours pas de Divine, alors que l’horloge affichait minuit treize. Finalement, une bonne soirée pour elle. Si son beau Mario décidait de se décrocher de cette grappe de vulgaires bonnes femmes.

Mais qu’est-ce qu’il branlait, lui ? Un fonds de commerce à rentabiliser, des crédits à rembourser. Berthe le savait.

Elle observait la coiffeuse, aussi seule qu’elle, dans un coin opposé, se dépêcher de terminer sa consommation, l’ambiance semblant lui déplaire, puis déguerpir.


Le week-end suivant. Juste après que son voisin la dépose devant le café du bourg, Berthe tomba sur la coiffeuse. Encore elle.

Sermonnée par sa fille à la suite de leur première rencontre, elle dut lui montrer une ouverture. Mais juste pour discuter.

Cette dernière s’y engouffra.

— J’ai su, t’emballe pas, la freina Berthe. C’est pour ma fille que je fais ça.

— Vous avez su quoi ? Si je peux me permettre.

— Ton penchant pour les femmes. Je respecte. Tant que tu me touches pas, ça ira.

— Parce que je suis lesbienne, d’accord. Une gouinasse, comme vous disiez.

— J’ai dit ça ? Bizarre. Je devais être bourrée. Je m’en souviens plus. C’était quand ?

— Ça n’est pas bien grave. On en entend lorsqu’on est lesbienne. On ne s’y habitue pas, on fait avec.

— Je m’en rappelle plus. J’espère que… Bon, on s’en fout, des conneries. J’étais bourrée. On va pas y passer la soirée ? Je te paie un coup ? À boire, à boire…

Rose lui sourit.

— J’avais compris. Vous c’est Mario, votre genre.

Là, Berthe réalisait qu’elle en savait aussi des choses sur elle, et lui, son Mario.

— Bon on y va, boire ce verre, ou on s’enc… ?… Ou on s’embrasse… Non, plus… Décidément, on peut pas blaguer avec vous, les lesbiennes. Je crois que mes blagues de… avec toi, on va les mettre de côté. On va se le mettre… Bon. Ben. C’est pas tout ça, mais moi, j’irai bien faire un tour au café du bourg. Tu m’accompagnes ?

En prolongement du questionnement, Berthe songea : « … Comme ça, je pourrai dire à ma fille que j’ai payé un verre à une gouinasse. Ça lui clouera le bec. Je les aime bien, moi, les gouinasses. Lorsqu’elles me tripotent pas les fesses. Perverses ! ».


En se rapprochant du comptoir, de son bout réservé à son nom, Berthe ne put s’empêcher de prévenir, à son imposée invitée :

— À la première main au cul… je te cause plus.

— Je devrais pouvoir résister à cette si grande tentation.

Les deux femmes commandèrent, conversèrent, s’amusèrent.

Berthe s’étonna de rigoler aux blagues, savoureuses, reconnaissait-elle, d’une lesbienne. Ses préjugés s’écroulaient. Momentanément.

La coiffeuse, cette homosexuelle, elle que l’intérimaire considérait d’une race à part, elle la trouvait sympathique, amusante, charmante. Charmante ?…

Usant de ses charmes pour l’attirer dans son pieu ? La draguait-elle ? Dans son bar, devant tous ceux qu’elle y croisait chaque fin de semaine. Super Mario, tout d’abord. Divine, ensuite, qui les observait, du coin de l’œil, entre deux pas de danse à caractère érotique.

Les regards d’interrogation, Berthe commençait à les ressentir. La clientèle devenait pressante de les voir se galocher, leurs langues se rencontrer, s’enrouler.

Berthe devait mettre fin à ça, à cette improbable attente. Mais elle, la lesbienne, elle persistait dans sa drague, outrancière. Sexuellement répréhensible.

Bien qu’elle se défende de vouloir la séduire, Berthe se sentit dans l’obligation de clarifier une situation jugée partie pour devenir incontrôlable.

Il lui fallait couper la mauvaise herbe, la rumeur, à la racine. Ne rien laisser, susceptible de se propager dans le bourg et ses horizons, indiquant qu’elle, l’intérimaire bien éduquée, venait de prendre son ticket d’entrée pour le monde des gouinasses, ces obsédées !

De sa déconvenue, Mario en jouait. Aux clients, aux entrants dans le bar, à Divine, il parlait d’elles deux, en tant que nouveau couple.

— Berthe et Rose, qui l’eût cru ? disait-il, en les encourageant à une embrassade, mieux un gros baiser dégoulinant d’amour.

De son tabouret, Berthe se leva, regarda la coiffeuse dans les yeux.

— Tu vas arrêter ça ! Tout de suite… Je suis pas une gouinasse !

Les doigts bien écartés, Berthe ouvrit la main droite.

— Tu la vois ? Celle-là. Si tu continues, tu vas te la prendre dans ta sale gueule de gouinasse !

Rose se ferma, comme déçue par cette attitude hostile, bien que, elle s’en apercevait, régie sous influence.

— Il n’y a pas de gouinasse dans ma famille ! insista l’intérimaire, en s’assurant que Mario l’entende bien.

Parlant fortement, afin de couvrir la musique, elle exprima, sans aucune retenue, tout le mal qu’elle pensait de la race des homosexuelles. Elle s’emportait, toute seule. Parfois, répétant, au mot près, des paroles de sa mère. Ensuite, elle montra un pied à la coiffeuse, qu’elle éleva en manquant de se retrouver sur les fesses.

— Et celui-là ? Tu le vois, celui-là ?

De quelques indignés, une rareté, elle récolta des « Beurk ! » d’animosité.

Au contraire, la plupart des clients du bar l’encourageaient à continuer. Beaucoup d’arrivants s’amusaient du déferlement de haine gratuite. Juste pour le plaisir d’insulter. Autre qu’un exutoire, il s’agissait d’un piétinement de valeurs, en public.

Semblant chagrinée de tant d’étroitesse d’esprit regroupée en un seul et même lieu, regrettant sa trop grande naïveté, la coiffeuse ne resta pas plus longuement que la première fois. Berthe ne la retint pas.

Jusqu’à la fermeture, celle-ci poursuivit sa litanie. Déballa les préjugés, commanda d’autres verres, les but, les paya. Elle en oublia les recommandations, formulées par sa fille, en vue du concours.


Le jour d’après. Zoé aux nouvelles :

— Et donc ?

— J’en sais rien, moi, répondit Berthe. Elle a dû retourner avec ses lesbiennes.

— Lesquelles ?

— J’en sais rien, moi. Son troupeau, quoi. Maintenant, à toi de me répondre. Pourquoi l’as-tu choisie, elle ? Il y a d’autres coiffeuses, même dans le bourg ?

Zoé se justifiait, en enrubannant de compliments cette Rose. Qui restait aux yeux de sa mère, la gouinasse qui cherchait à mettre la pagaille au sein de leur cellule familiale.

— Tu n’as pas changé, déplora l’étudiante.

— Si. Quand même. La balance le prouve.

— Physiquement, d’accord. Mais pour le reste. Il nous reste du travail. Dans combien de jours, le concours ?

Berthe consulta sa montre.

— Quelques semaines. On sera au top. N’est-ce pas ?

Zoé lui donna un numéro de téléphone.

— Tu vas l’appeler !

— Qui ?

— À ton avis ?

Afin de marquer son ignorance, Berthe lâcha un prout de bouche.

— Ça commence par un R.

— Tant que c’est pas l’autre gouinasse, j’appelle qui tu veux.

Sa fille sembla découragée.

— On va pas y arriver.

Berthe sortit son mobile, prête au pianotage de clavier.

— Alors ? C’est qui ?

— Non, laisse tomber !

— Bon. Comme tu voudras.


— Je crois que c’est encore un peu tôt pour enclencher la phase deux, constatait l’étudiante.

— Je suis motivée pour le concours, mais pas avec n’importe qui, expliquait Berthe. Faut pas déconner, non plus.

Là-dessus, elles se disputèrent les compétences non négligeables de la coiffeuse lesbienne, encore elle au centre de houleux débats.

— Tu veux que je l’appelle pour prendre un rendez-vous ? Admettons. Sauf que…

— Quoi ?

— Je t’ai pas tout raconté de ma soirée d’hier soir.

— Dis-moi.

Peu fière, Berthe rectifia et ajouta au récit précédemment servi, quelques passages moins avantageux la concernant.

— Et tu n’as pas honte, maman ?

— …

— J’aurais honte à ta place. Traiter les gens de la sorte. Tu vas appeler Rose, tout de suite, et commencer par t’excuser.

— On m’a poussée, aussi. Tu les aurais vus, dans le bar. C’est pas de ma faute. C’est les autres. Ils m’ont forcée. C’est eux !

Zoé culpabilisait, étonnamment plus que Berthe.

— Si j’avais su, merde !… Franchement, maman, faut que tu arrêtes de traîner dans ce bar.

Berthe songea : « Et renoncer à mon Super Mario ? Ça, ma petite, jamais ! » et dit :

— On verra, on verra.

Zoé posa ses mains sur ses hanches.

— Bon, maman, tu lui téléphones ? J’ai pas que ça à foutre, moi.

— Pas la peine de t’énerver. Est-ce que je m’énerve, moi ?

Cette manière de chercher à repousser l’échéance exaspérait sa fille, elle le remarquait.

Entre des « C’est bon, on se calme ! » et des « Y’a pas le feu au lac ! », sans oublier les « Je fais, je fais ! », bien qu’elle les juge brusques presque brutales, elle finit par suivre ses directives. Mais mollement. Freinée par ses angoisses.

— Tu es bien certaine, Zoé ?

— De ?

— Tu ne connais pas une autre coiffeuse ?

— C’est la meilleure. C’est elle qu’il nous faut. Tu tapes son numéro !


À basse vitesse, Berthe composa. Un chiffre à la minute.

Elle doubla une frappe.

Après un « Oups ! », elle retapa de zéro.

— Je fais ça pour toi, précisa-t-elle, en attrapant l’épaule de sa fille, qui se déroba.

Par ce geste, Zoé voulait qu’elle comprenne que seules des excuses à la lesbienne pouvaient les rabibocher. Sa fermeté affichée la contraignait à agir.

Les sonneries s’entendirent.

Une suite de « Allô ? » sans que Berthe y réponde.

— C’est une blague ? Qui êtes-vous ? Parlez-moi…

Berthe se ramassa un précis coup de coude dans le flanc droit.

Juste avant que son interlocutrice raccroche, elle sortit un son, à peine audible, d’une bouche distante du microphone de son smartphone. Dans le genre de ce qu’utilise le voisin pour communiquer ses sentiments. Une raccourcie parole ressemblant à un timide bonjour mâchonné, digéré, recraché en serrant les dents.

Là, aucunement d’envie de déclarer sa flamme à la coiffeuse. Juste une prise de rendez-vous.

— Vous cherchez à imiter un animal ? interrogea Rose, à l’autre bout du fil. C’est pour un jeu ? Attendez, je crois que j’ai compris. Ils font un truc comme ça, dans un film… Comment qu’il s’appelle, déjà, celui-là… Ah oui. C’est la Fripouille ?

— Non, ça n’est pas la Fripouille. C’est Berthe.

— ...

— Je voulais prendre un rendez-vous. C’est pour une coiffure. Je suis pas une gouinasse !…

— ...


— Elle a raccroché, annonça Berthe à sa fille. Tu vois, on peut rien en tirer. J’ai essayé. Je t’ai écoutée. J’ai fait tout ce que tu m’as dit. Elle veut pas, elle veut pas… Pas la peine d’insister. On perd notre temps avec elle. Moi, les gouinasses, je les comprendrai jamais. C’est comme ça. J’y peux rien. Elles sont si différentes.

— Et dire que je vais devoir annoncer à ma mère que je suis en couple avec Rose, pensa à voix haute Zoé.

Berthe entendit ça.

Malgré la désapprobation de sa fille, Berthe continuait, chaque semaine, à fréquenter l’établissement dans lequel travaillait son barman préféré.

— Dans deux semaines, on va savoir, dit celui-ci, en lui servant sa boisson à bulles.

— On va savoir que je suis la première Miss Magnifique de l’histoire, compléta Divine, dans une gestuelle n’appartenant qu’à elle, une pièce de théâtre à elle seule.

Berthe ronchonnait mais écoutait.

Bien que les missions d’intérim se raréfiaient ces temps-ci, elle restait focalisée sur le concours. Elle arrivait à embobiner pour décaler les paiements de loyers. Gagner un rencard avec son beau Mario lui semblait d’une autre difficulté. Divine y voyait une formalité, tant elle se disait rodée à l’exercice. Et ce, dès sa connaissance de l’organisation de l’événement. Depuis, son discours inchangé.

Contrairement à l’actrice, Berthe oscillait. Un jour, elle se pensait possible, voire probable victorieuse. Un autre, elle voulait tout plaquer, trouvait toutes les femmes du bourg plus jolies qu’elle, plus intelligentes, tout simplement plus gagnantes qu’elle.

Berthe ruminait, ce soir-là, son désespoir de ne jamais connaître les plaisirs charnels d’une fusion corporelle avec son super héros. Surtout parce que Divine, elle, démontrait un entrain incroyable, un dynamisme enviable. Portant sa traîne de glands baveux. Auxquels se greffaient quelques valets, deux matheux curieux et une équipe de footballeurs douchés. Et son Mario ? L’attraction le mettait à mal, il passait de l’autre côté de son comptoir plus souvent qu’à l’accoutumée. Pour elle, la comédienne. Il la servait à table, cette grognasse, une faveur accordée à peu. En plus, elle ne lui commandait qu’un verre à la fois. Elle abusait de lui.

Hermétique aux « Beurk ! » jaillissant, l’intérimaire se rapprocha de Mario :

— Je voulais savoir un truc…

— Je t’écoute, Berthe ?

— C’est à propos du concours. Ça approche.

— Oui, Berthe, on peut le dire. J’ai vraiment hâte de savoir qui va le gagner, ce concours. La première Miss Magnifique de l’histoire, toi peut-être ?

Il se mit à rire.

— Non, ça n’est possible, continua-t-il. Tu ne t’es pas inscrite.

— Mais si ! s’opposa Berthe, dans une démonstration de fureur. Je te l’ai dit que je m’étais inscrite. Et je vais le gagner, ce putain de concours. Et tu vas me sauter ! Comme tu me l’as promis ! Si je gagne, tu me…

Elle descendit d’un ton et elle devint plus romantique :

— … tu me feras l’amour, mon chéri.

Subjugué, Mario sonna la cloche de fin de soirée, en avance, et dégagea la clientèle, de son commerce, d’une formule personnelle.





SEPTIÈME PARTIE



Comme convenu, Berthe rendait visite à sa mère.

Elle hésitait à prendre une deuxième part de cake. Le cake !

Elle évoquait sa ligne et le concours proche de son dénouement.

Sous le coup d’émotions négatives, sa mère s’en prit au règlement de l’événement, sans le connaître.

— Si tu veux mon avis, Berthe, la seule solution qui s’offre à toi, c’est la chirurgie esthétique. Ta fille et son programme, ça vaut rien. Il faut du radical. Tu te charges en prothèses et tu gagnes. Quand je travaillais au cabinet, j’en ai vu passer des mochetés. Avant. Mais après, on les sifflait dans la rue. Il me reste quelques adresses, je t’en filerai, si tu veux.

— Je crois qu’il faut se contenter de ce que l’on a.

— C’est ta fille qui te rentre des conneries pareilles dans le crâne ? On dirait une bonne sœur qui parle. On est au vingt-et-unième siècle. On est plus au moyen-âge. De nos jours, tout s’achète. Des fesses musclées, des seins bombés.

— Ouais, ouais, je sais.

— Il est bon, mon cake, affirma sa mère. Le cake !… Savoureux, moelleux. Bien démoulé.

— Bon d’accord.

Berthe poussa son assiette vers le gâteau et sa mère la remplit d’une gigantesque tranche, correspondant aux deux tiers de la pâtisserie.

— Mange donc. Va pas t’affamer, Berthe. C’est pas jolie une femme maigrelette. Les côtes apparentes. Un squelette… Les hommes, ils aiment les formes. Les rondeurs. La générosité. La douceur. L’affection. Ils veulent pas baiser avec un tronc. Sec.

— Ouais, ouais.

— Crois-en mon expérience. N’oublie pas que je suis ta mère, mais que je suis aussi une femme. Qui plaisaient beaucoup à ton âge. Des années de succès. Si ton père savait.

— Là où il est, il en saura pas grand-chose.

Elles dirigèrent leurs regards vers une urne funéraire disposée en haut d’une étagère, entre des bibelots bon marché et des cadeaux de fêtes des mères : d’autres bibelots bon marché, en forme de grenouille, ceux-là.

— Il faisait pareil, se crut-elle bon de préciser, dans l’idée d’excuser ses répétées infidélités.

— Ouais, ouais.

— Si. Je le sais. Pendant que travaillais au cabinet, que j’aidais à redresser des nez à coups de pioches et de marteaux, il faisait quoi, monsieur ?

— …


Le concours Bonichon en approche. La mère de Berthe insistante.

— Tu les veux, mes adresses ?

— Non, j’en ferai rien, je vais suivre le « plan d’attaque » concocté par Zoé. Bientôt la phase deux. Elle est confiante dans mes chances de réussite. Elle m’encourage, elle.

— Mais, moi aussi, je t’encourage. Je serai fière de pouvoir dire à tout le bourg que ma fille est Miss Pathétique !…

— Magnifique ! rectifia Berthe.

— Pathétique, Magnifique. Une Miss, quoi.


— La première Miss Magnifique de l’histoire, tu te rends compte, maman. Le concours est organisé par la marque de lingerie Bonichon, tu connais ?

— Bonichon pour de… beaux nichons !

— Tu connais.


Berthe grignota du gâteau. Du cake. Le cake !

— Ma fille, une souris, la décrivit ainsi sa mère qui la scrutait retirer tout ce qu’elle pouvait trouver de gras ou de sucré dans la friandise.

La portion s’en réduisait d’autant.

Avec les mains, Berthe émiettait.

— T’as plus de dents ou quoi ? interrogea sa mère.

— Si, mais… C’est Zoé. Elle fait que me gronder. En plus de faire du sport, elle m’interdit les sucreries avant le concours. Le pire c’est que, elle, elle s’en prive pas. Loin de là. Tu la verrai…

— J’aimerai bien, oui. La voir. La revoir. La dernière fois, c’était quand ? Ça remonte. Elle portait encore des couches-culottes, je crois.

— N’importe quoi !

— Pas loin. Je t’assure. Même quand je passe chez toi, elle est jamais là.

— Faudrait que je lui en parle… Elle est vacances maintenant. Je vais lui téléphoner.

Berthe lui passa un coup de fil. Elle lui expliqua, dans le détail, combien son adorable mamy trouvait son plan dit « d’attaque » merdique et qu’elle l’attendait de pied ferme si elle voulait le défendre, face à des arguments solides en faveur de poses de blocs de liquide chimique à l’intérieur de son corps de femme.

— Elle va passer.

— Tu vois quand tu veux… Il reste du cake. Elle a de la chance.

— Du cake. Le cake !

— Le cake !


En attendant sa fille, Berthe aida sa mère dans son ménage, tout en l’écoutant évoquer les folles rumeurs qui circulaient au sujet du concours Bonichon.

La mère rigolait de ce que les commères en disaient : Des racontars affirmant que les concurrentes devraient défiler dans le plus simple appareil, parées d’une irréprochable épilation intégrale. Sinon, on pouvait entendre, en écoutant aux portes, que la gagnante, suite au vote partial des membres du jury, ne pourrait obtenir son écharpe de Miss Magnifique qu’après un passage dans l’écurie du nouveau maire, là où il s’y passait des choses, quelles choses ?

Des coups de feu lointains rappelaient l’ouverture de la chasse à courre pour cette journée, alors que des planches cloutées sur des fenêtres ou colmatant des brèches indiquaient la situation peu enviable de l’habitation. Proche de l’église, compter moins de deux cents mètres à vol d’oiseau, mais bâtie, à l’instar des autres maisons du quartier, sur le passage de bêtes sauvages, se déplaçant à quatre pattes pour la plupart.


— Elle va pas venir ?

— Je pense que si.

— T’en sais rien, Berthe. Sois franche au moins une fois dans ta vie. Elle va pas venir, Zoé ? Qu’est-ce qu’elle me reproche. Tous les Noëls, à tous ses anniversaires, je lui poste un joli cadeau. Je lui souhaite ses fêtes. Tu lui racontes quoi, sur moi, à ma petite-fille adorée ?

— Rien.

— Ah d’accord. Je comprends mieux. Tu fais comme si je n’existais pas. Pour elle, c’est comme-ci elle avait pas de grand-mère. Et tu lui dit quoi, pour mes cadeaux ? Qu’ils viennent de toi ? Tu n’oserais pas ?

— …

— Pourquoi tu dis rien ? Non, j’hallucine. Tu as fais ça, Berthe ?

— Je dis rien parce que tu débloques, maman. Tu as pris tes pilules ?

— Je prends pas de pilules. Tu veux me tuer. Ma propre fille veut ma mort. Non, j’y crois pas.


Suite de la discussion, qui dériva. Zoé toujours en son centre.

— Elle est lesbienne, ma petite-fille ? C’est une plaisanterie ?

Berthe toussota de gêne.

— Non, t’inquiète, maman, il n’y a pas de gouinasse dans la famille ?

— Sinon, faudra la faire soigner. Il existe des traitements contre cette maladie. J’espère que tu me l’as pas rendue gouinasse, ma petite fille adorée.

Pour la mère de Berthe, quoi qu’on en dise, un couple se réduisait à une femme plus un homme et une famille à deux parents de sexes opposés en mesure d’éduquer des enfants. Sans comprendre les origines de cette répulsion de toute forme d’homosexualité, voulant éviter le conflit familial, Berthe suivait son point de vue, bercée depuis toujours, par des propos qualifiés par certains de conservateurs, de réducteurs, de diviseurs. De l’intolérance assumée, dixit Zoé.

— Elle arrive quand ma petite-fille ? interrogea la grand-mère.

— Elle va pas tarder, je pense.

— Elle viendra pas.

— Elle tient parole, elle viendra. Elle est en faculté de psychologie. Elle va passer en deuxième année. Elle vient d’avoir ses résultats. Avant-hier.

— J’aurais préféré que ce soit elle qui m’annonce cette bonne nouvelle.

Berthe rappela, plusieurs fois, Zoé.


— Elle est venue ? s’étonna la mère de Berthe.

Celle-ci s’empressa d’ouvrir à sa petite-fille, l’embrassa en la serrant contre sa poitrine.

— Depuis le temps, ne put-elle s’empêcher de lui reprocher, ensuite.

Prise de court, Zoé se retrouva sans argument. Berthe la secourut.

— Ses études. Elle est très prise par ses études. Mais elle est là, maintenant. Elle va pouvoir goûter de ton merveilleux cake. Le cake !

L’étudiante amenée jusqu’à un restant de part.

— Tiens, Zoé, pour faire plaisir à ta grand-mère. Cuisiné avec…

Déjà, la petite-fille regroupa, d’une main, l’émiettement, le roula en boule, le dévora d’une bouchée. Elle mastiqua, elle apprécia, elle congratula la pâtissière sans la nommer.

— Je t’apprendrai à démouler un cake, lui annonça cette dernière. Un cake, que dis-je… Le cake !

— Le formidable cake ! intervint Berthe, en rigolant. Il est formidable ! Formidable!…

Elle marqua un temps d’arrêt et leur demanda :

— On peut parler du concours ?


Berthe se retrouva entre sa fille et sa mère. Le « plan d’attaque » face au recours chirurgical. Elle ne savait plus où donner de la tête, car elle trouvait satisfaction dans les deux camps. Le sport et ses efforts confrontés aux services payants d’habiles coups de bistouri et de placements de prothèses.

Le compte à rebours lancé, elle devait, pourtant, choisir. Et vite. Et bien.

Sa mère garantissait des résultats, malgré le court laps de temps dont elles disposaient. Sa fille disait que les semaines passées à suivre son programme tendaient en sa faveur.

Il lui semblait assister à un match de tennis. Des échanges construits, de la feinte, des envolées.

Berthe les suivait d’un court à l’autre.

Deux attitudes s’opposaient. La grand-mère cherchait la déstabilisation, en semant des anecdotes se rapportant à la sexualité. La petite-fille usait de dictons pour appuyer son argumentation.

L’opposition restait fraternelle. Aucune envie d’humilier l’autre lors de ce débat d’idées. Simplement, chez elles, le désir de démontrer leur capacité de persuasion.

Berthe en tant que juge et témoin. Berthe en tant que sujet à remodeler.

Tant à revoir, tout à revoir d’après sa génitrice, semblant non contente de sa création. Elle l’expliquait, en déplorant une trop forte ressemblance avec son, feu, paternel.

De légères retouches en prévision, selon l’étudiante, en ciblant son mental et son physique.

Berthe retint Zoé quand elle voulut soulever son t-shirt pour montrer à l’opposition la quasi-disparition de son bidon :

— Je suis pas un bout de bidoche !

— J’ai pas dit ça. Je veux juste que…

— Non, on va rentrer. J’en ai assez entendu pour aujourd’hui.

— Elle vient d’arriver, s’énerva la grand-mère. Tu me l’enlèves.

Celle-ci se rapprocha de Zoé, la prit dans ses bras.

— Tu vas rester avec moi ? On va se préparer un bon cake. Le cake !

— Je ramènerai du cake, dit l’étudiante. Pour moi. Maman, elle en a pas le droit. On va pas fichtre en l’air mon programme. Si près du but.

La grand-mère fourra des adresses de chirurgiens esthétiques dans la poche du blouson de Berthe.





HUITIÈME PARTIE



— Je suis en vacances, apprit Zoé à sa mère. Mon contrat de saisonnière débute dans quelques jours.

— Et mon concours ?

— …

— Quoi ? Qu’est-ce que tu me fais, là ? Tu disais que… Mon concours ? Je pourrai jamais le gagner sans toi. Sans tes si précieux conseils, sans ton programme… Que je respecte… Que je respecte…

— Tu en penses quoi de mon programme ? En comparaison de celui de grand-mère, je veux dire.

— Il y a pas photo, répondit Berthe, avec une franchise affichée. De loin le meilleur… Ton contrat de saisonnière, c’est pour après mon concours ?

— Mais oui, maman.

Joueuse, l’étudiante.


Au stade municipal. Quelques jours après. Zoé sortit un chronomètre.

— La phase deux ? interrogea Berthe, soucieuse.

— On peut le dire. Même s’il reste un petit détail à régler.

— Quoi encore ?

— À ton avis ?

— Annonce ! J’aime pas les devinettes.

— La coiffure. Tu ne vas, quand même pas, te présenter au concours comme ça. On dirait… de la paille.

— De la paille. Pas sympa.

— Ou du crin de cheval… Non, de la paille. Je vais rester sur de la paille. De la paille sèche. Cassante. Et encore je te parle pas de ta couleur.

— Tout ça parce que j’ai mangé un tout petit morceau de gâteau chez ta grand-mère, l’autre jour.

— …

— Son cake. Le cake !

— …

— Alors ? On va se le faire, ce tour de terrain. Après, on y pensera à la coiffure. Si tu veux, je te laisserai choisir la couleur de la teinture au supermarché. Mais pas de rose.

— … Maman ? Je sais vraiment pas ce que tu as contre elle.

— Pas de teinture de couleur rose, précisa Berthe.

— Ah oui.

— Parce que je crains que, la couleur rose, niveau coiffure, je veux dire, ça passe pas trop aux yeux du jury. C’est toujours un peu con un jury. L’esprit fermé aux nouveautés, à l’originalité. Vaut mieux rester sur du classique. Pas de Rose. Pas de Rose. Pas de Rose. Compris ? Pas de Rose.

— On te fera ça dans un salon de coiffure, persista Zoé. J’en connais un très bien, dans le bourg.

— Mais j’ai déjà essayé. Les gouinasses, j’ai du mal avec elles. On se comprend pas. Elle va encore m’envoyer chier, cette détraquée !

Sur le visage de l’étudiante apparut comme de la tristesse d’entendre de telles paroles.

— Je me demande vraiment comment tu fais pour discuter avec ça… Tu es ma fille.


Le chronomètre déclenché par Zoé.

— Allez ! On se bouge le cul ! Allez ! Maman… Tu attends quoi ?

— Toi.

— Non, moi, je regarde. Toi, tu cours. C’est toi qui vas le gagner, le concours…

Pour une fois, le jogging de Berthe, de tous les jours, se fondait dans le décor. Autour d’elle, plusieurs sportifs en portaient aussi. Autant que des shorts, et que quelques mini-shorts remontés jusqu’entre les postérieurs de jeunes femmes, affûtées, musclées, galbées, sans bidon.

Au lieu de les ériger en modèles à suivre, ces athlètes, Berthe les méprisait. Elles la dépassaient. La décourageaient de boucler le tour demandé.

Berthe devait rester concentrée sur sa course, son trot plutôt, son allure de manière générale, son rythme, lui conseillait sa fille. Un pas après l’autre. Même si pendant qu’elle parcourait dix mètres, dans le même temps, les autres personnes présentes sur l’enrobé de couleur orangée, en réalisaient le double, le triple, le quadruple, le quintuple, le sextuple pour la majorité.

L’intérimaire marchait de plus en plus lentement quand les autres couraient. Elle se traînait, malgré ses séances régulières au centre aquatique. Zoé s’en étonnait.

D’une basket, Berthe retira une grosse pierre

— Il me semblait bien que…

Ainsi délestée de l’intrus, elle gagna en vitesse. Elle parvint à atteindre la ligne d’arrivée, également ligne de départ, dans ce cas.

Zoé lui annonça son temps, l’envoya aussitôt tenter de le battre.

Sans indésirable visiteur faufilé sous la plante de son pied gauche, Berthe acheva un deuxième tour du stade avec un différentiel de presque deux minutes sur son précédent « record ».

Elle crut pouvoir recevoir des félicitations de sa fille, mais celle-ci lui demanda pourquoi elle se moquait d’elle.

Berthe retournait à l’exercice, pendant que Zoé s’enfournait des barres chocolatées à haute teneur calorique.


— Je fais un autre tour ? demanda Berthe, avant de connaître une déconvenue, une bousculade.

Qui osait ? Le diable ? Presque : Divine. Encore là où il ne fallait pas, celle-là. Dans ses pattes.

De longues enjambées de ses sublimes membres inférieurs, bronzés, épilés, la comédienne sautait les obstacles placés dans un couloir de course. Avec une facilité déconcertante, elle bondissait par-dessus les barrières, sans en toucher une seule.

Berthe rageait d’exaspération.

L’être diabolique, qui semblait décidé à débarquer où qu’elle s’adonne à l’activité sportive, poursuivait son petit bonhomme de chemin.

Berthe se sentit invisible, l’espace d’un instant, au moins aux yeux de sa plus ancienne rivale.

Divine, cinq années qu’elle la croisait dans le bourg, le week-end et au café de son Super Mario. Et puis à la piscine. Et maintenant, au stade municipal.

Lorsqu’elle revint à hauteur, elle salua la mère et sa fille de la main, s’excusa de ne pas pouvoir s’arrêter pour des bises, passa.

Dans son sillage, subissant une attraction connue des pilotes de formule un, phénomène d’aspiration oblige, se décolla des feuilles.

Berthe en récupéra dans sa capuche et une dans la bouche. Qu’elle cracha, sous les rires moqueurs de Zoé.

Berthe lâcha un expressif « La pute ! » aussi sincère que soulageant en elle, la tenace rancune envers la comédienne.

— C’est qui ? s’intéressa Zoé.

— C’est une conne, répondit Berthe. Sans intérêt.

Sa fille osa dire : « C’est une jolie femme… » et obtint des remerciements de la désignée, lorsque celle-ci revint vers elles.

— Et polie, ajouta l’étudiante.

Pour blaguer, encore une fois, pensa Berthe, celle-ci jouait à l’attirée par les représentantes du sexe féminin, dit « faible » par quelques machos, une espèce en voie d’extinction dans le bourg, remplacée, la sélection naturelle en œuvre, par un variant dominant : les fameux valets, chaque jour plus nombreux. Des dominés.

Zoé continua de blaguer, pensa Berthe, quand celle-ci disait qu’elle ignorait tout de ses escapades amoureuses, avec d’autres filles. Qu’elle sentit, plusieurs fois, le moment venu de tout lui raconter de sa sexualité. Sans oser franchir le cap. Parce qu’elle craignait l’exclusion. Une autre exclusion.

Déjà se ressentant en marge de la société, elle redoutait que sa mère la rejette. La jette, un déchet. Pourquoi ? Pour ce qu’elle ressentait pour les filles, son attirance pour les filles. Alors, depuis longtemps, elle se cachait. Au fond d’elle malheureuse, elle vivait ainsi. Quand elle revenait chez elle, dans cette commune perdue dans la campagne. Mais également en ville, à l’université, dans son campus, avec les copines avec lesquelles elle ne couchait pas.

Sa fille, que Berthe trouvait vraiment drôle, lui confiait vivre dans cette crainte que les réseaux sociaux s’en mêlent et choisissent, à sa place, d’offrir au grand public, des révélations, sur sa sexualité.


Suite à cette blague, telle que pensé par Berthe, la mère proposa à Zoé un verre au café du bourg. Se désaltérer après tant d’efforts physiques, elle y voyait une bonne idée.

L’étudiante préférait une autre source pour cela, les robinets d’eau « potable » des sanitaires.

Parce qu’elle voulait surtout revoir son Super Mario, Berthe expliqua :

— Tu sais, ma fille, cette eau… Des eaux usées, c’est tout ce qui sort de là. De cette robinetterie, de ces canalisations reliées directement sur les égouts, dans lesquels se vident les chiottes de la commune et du département, et de la région certainement. Tout ça, c’est dégoûtant, ça arrive jusque là-dedans. Et toi, ma fille tu veux qu’on boive de cette eau ? Tu veux nous enterrer ?

— …

— Il est hors de question que je boive de ce liquide. Du poison. Viens avec moi, on va au café du bourg. Ils ont du bon café. Ou du bon chocolat. Tu aimes le chocolat ?

Divine passant, elles montrèrent une entente familiale. Ensuite, elles reprirent.

Zoé ne s’en laissait pas compter. Sa mère, dans une impasse, elle indiquait qu’elle acceptait qu’on lui paie un chocolat dans un bar. Mais au café de la place.

— Avec la bande de cons, s’énerva Berthe devant cette dose de mesquinerie.

L’actrice repassa. De nouveau, elles lui sourirent, en s’échangeant les gentillesses.

Le record du tour de l’intérimaire battu avec facilité, Divine s’arrêta un peu plus loin.

— C’est pour nous écouter, assura Berthe à Zoé. Je la connais. Rien ne l’arrête. Une vraie saloperie.

— J’ai bien compris que ça n’était pas ton amie… Bon, maman. On va au bourg ?


— Tu vas pas l’appeler ?

— C’est qu’il a insisté pour venir nous chercher.

— Parle moins fort, on nous écoute, demanda Berthe à Zoé.

La mère suspectait Divine de vouloir grappiller, auprès d’elles, des informations lui permettant, une fois encore, de débarquer, de marcher sur ses plates-bandes.

Sa fille téléphona à Patrick. Sans surprise, le valeureux valet se libéra de ses obligations.

Tous les trois burent un coup au café du bourg. La dernière fois qu’elle y mettait les pieds, jura Berthe à Zoé. Jusqu’au concours. Quelques longs week-ends à passer sans rendre visite à son barman préféré et à remplir, de ses économies d’intérimaire, son tiroir-caisse.

Sur le chemin du retour à l’immeuble, encore une fois, Zoé lui parla de la coiffeuse.


Une semaine après. Devant l’enseigne Laxa’tif, Berthe se remémorait les paroles de sa fille, concernant Rose, la coiffeuse lesbienne.

Celle qu’il lui fallait. Sans hésiter. D’un professionnalisme irréprochable. Celle qui recueillait les commentaires les plus élogieux sur les réseaux sociaux, et les notes les plus élevées. Souriante en toutes circonstances. Agréable. Appréciée. Aucun client déçu depuis sa prise de fonction, des années auparavant.

Berthe voulait reculer, pourtant. Et courir acheter une teinture, de mauvaise qualité, au supermarché.

De l’extérieur, elle observait ce qu’il se passait dans le commerce.

Résonnèrent contre les habitations des coups de feu. Elle connaissait leur origine, pas compliquée, non plus, à déterminer dans la corrompue commune.

Dans le salon Laxa’tif, aucune inquiétude démontrée. Pour cause : des vitres blindées entouraient l’endroit dédié aux soins capillaires, comme indiqué sur un autocollant.

Berthe sentit son heure arrivée quand un pigeon se posa à ses pieds. Elle voulut l’écarter. Il resta là. Elle s’inquiéta, regarda d’où des tirs pouvaient arriver.

De l’autre côté de la rue, un landau partit en lambeaux. La menace se précisait.

— Con de pigeon ! Barre-toi ! hurla-t-elle en direction du volatile, décidé à la coller.

Les chasseurs, elle les vit recharger leurs fusils.


Dans la précipitation, Berthe se cacha derrière Rose. Elle obligea la coiffeuse à de la dextérité, à réussir à éviter de trancher, d’un coup de cisaille, l’oreille d’une cliente.

— Vous ? la reconnut-elle.

— Ne bougez pas ! Surtout pas. Ils vont s’en aller. Il y avait un pigeon.

— Parce qu’il en reste encore ? interrogèrent des dames aux chevelures violettes.

— Et oui, s’en désola presque Berthe, sachant ce que cela signifiait dans le quartier, d’autres fusillades, d’autres balles perdues, d’autres pertes humaines dites « dommages collatéraux ».

Dans la rue, les copains armés de l’état-major municipal réduisirent l’oiseau en poussières. Puis ils repartirent, en quête d’une nouvelle innocente proie.


— Vous vouliez ? finit par demander la coiffeuse à Berthe.

— Non, rien, je sais pas. C’est ma fille… Zoé. Apparemment, tu la connais bien.

— On peut le dire, oui. Il vous en reste des insultes ?

— …

— Parce que s’il vous reste, je crois que ça ne va pas être possible.

Malgré un sourire de commerçante affiché en permanence sur son visage, le ton employé par Rose lorsqu’elle s’adressait à Berthe trahissait son humeur colérique.

Cependant, sans qu’elle doive s’excuser grandement, Rose lui laissait une chance de se rattraper. Une autre. Décidément, elle aimait bien sa fille, celle-là. Jusqu’à quel point ?

Berthe se les imagina, les deux filles nues, en train de se caresser les seins et d’autres parties de leurs corps placées en dessous de la ceinture.

Elle lâcha un « Trop dégueu ! » qui rendit soucieuses de leurs coiffures plusieurs supposées futures concurrentes au concours, toutes générations confondues. Arborant de touffues couettes, des chignons bien ramassés, des tresses ondulées, des bigoudis, d’étonnants palmiers, de mini-crêtes associées à de longues mèches tombantes rigolotes.

En deux mots exclamés, Berthe fichait la pagaille dans les têtes des clientes.

— Je ne parlais pas coiffure, annonça-t-elle, en se sentant forcée.

Et Rose, passant d’un siège à l’autre :

— Voyez Mesdames, Mesdemoiselles, vous allez faire fureur au concours.

Berthe ne la ramenait pas, loin de là. En cet univers, si peu foulé, elle attendait debout que la coiffeuse l’autorise à lui adresser la parole.

— Vous vouliez ? demanda Rose.


— Dans la poche, ta gouinasse ! se félicita Berthe devant sa fille qui n’aimait pas lorsqu’elle parlait des lesbiennes en ces termes. Trop facile ! Je suis arrivée. Elle a mangé dans mes mains. Comment que je te l’ai embobinée, la vilaine. Finalement, je commence à bien les aimer, ces gouinasses…

— Vraiment ?

— Elles sont tellement cruches. C’en est… attendrissant.

Zoé offrit une bouille circonspecte.

— J’espère qu’elle coiffe bien, enchaîna Berthe. Et pour longtemps. Parce que je compte pas y retourner après, dans son salon. Il y règne une ambiance, là-dedans. Il faut mieux les laisser entre elles. Faut faire gaffe, quand même. Évite de trop traîner avec cette Rose, tu veux bien. Je voudrais pas te commander. Tu es majeure. Mais prends garde, ma fille.

— Je croyais qu’elles te mangeaient dans les mains, que tu en faisais ce que tu en voulais. Faut savoir ce que tu dis, maman.

Surprise en pleine contradiction, Berthe mit en cause un trop long moment passé en compagnie de la coiffeuse gouinasse et de ses amies gouinasses.

— Tu vois, ma fille, exactement ce que je te dis. Faut mieux éviter de traîner avec ces détraquées.

— Je ferai comme j’en ai envie. Je m’en fiche, moi, de ce que tu en penses. Tu es comme grand-mère. Une… homophobe !…

— Pardon ?

— Tu as très bien compris, maman.

— Quoi ? Comment tu y vas, Zoé ? Comment tu me parles ?

— Désolée, mais je ne vois pas d’autre mot. J’ai cherché longtemps dans le dico.

— Bon. Un peu peut-être. Comme tout le monde, quoi. Les homos, faut dire que…

— Non, pas comme tout le monde, se révolta la fille. Comme elle. Comme toi. Pas comme tout le monde. Toi, à la limite, tu fais que répéter tout ce que dit grand-mère. C’est pas comme si tu étais capable d’exprimer ta propre opinion.

— …





NEUVIÈME PARTIE



Dans la salle des fêtes, des éléments de décoration, sortis de grands camions, prenaient leur place : quelques guirlandes et des boules multicolores récupérées sur des sapins avant leur transformation en copeaux, une quantité importante de larges banderoles Bonichon dépliées, des silhouettes de poitrines féminines cartonnées portant le slogan de la marque de lingerie. Des colis encore fermés transportés soigneusement et déposés sur la scène, sur lesquels le logo du sponsor apparaissait.

Un cadre sécurisé s’installait autour du bâtiment aux finitions se voulant modernes, un tas de plaques de métal grises, posé sur une couche de bitume gris, entouré d’hortensias gris.

Berthe recevait un message de sa nouvelle agence d’intérim. On lui proposait une mission dans un abattoir de bovins. Elle connaissait. Elle savait très bien ce que signifiait l’intitulé : pendant qu’ils se tapaient de la petite jeune, ils la voulaient agenouillée à nettoyer du sang giclant de pauvres bêtes égorgées. Et ce, durant trois jours.

Elle refusa la proposition d’une réponse vocale sur une messagerie impersonnelle.

— Vous savez quoi ? Vous pouvez aller vous faire foutre avec vos missions de merde, leur dit-elle, sans retenue aucune.

Zoé réagit.

— Mais, maman, ils vont te virer.

— J’irai chercher du travail dans une autre agence d’intérim. C’est tout.

— Encore ?

— Bah pourquoi pas.

— Il en reste encore qui t’acceptent. J’en doute. Tu sais, ils se connaissent entre eux. Ils doivent se passer le passage.

— Tu crois ?

Et un bref lâcher de « Putain de merde ! » sans que sa fille change de discours.

— On verra ça après le concours, lui indiqua-t-elle. Là, je dois rester concentrée sur mon objectif du moment. C’est toi qui me l’as appris, ça. Une chose à la fois. Un pas après l’autre.

— Alors, on s’y remet ?

— On s’y remet.


Durant une séance d’abdominaux, Zoé comptait, sa mère suait.

Contente que son bidon rétrécisse grâce aux exercices, elle n’évoquait plus sa grossesse, que très rarement, pour l’expliquer.

Elle se sentait dans un autre état de forme, zen, boostée aux endorphines. Des pensées positives lui arrivaient. Elle s’imaginait même en capacité de battre Divine lors du concours et devenir la première Miss Magnifique de l’histoire, défiler dans les rues, acclamée. Recevant des bouquets de fleurs d’admirateurs : Les glands baveux, les valeureux valets, les sportifs douchés, les chasseurs ivrognes, les fainéants d’employés communaux, les corrompus élus et le seul, l’unique barman du café du bourg. Mister Magnifique alias Super Mario. Tous à ses pieds, à genoux, dégainant des alliances, des centaines d’alliances, des demandes de mariage par milliers, de toute la région, de toute la nation et de quelques pays limitrophes diffuseurs sur leurs écrans de son sacre.

— Et de quelques gouinasses ? rigola Zoé.

Berthe ne trouva pas ça drôle.

— On passe aux squats ! annonça sa fille.

— Tout de suite ?

— Tout de suite. Il reste plus que quelques jours avant le concours.

— Je sais, je sais. On sera prêtes… Je serai prête. Ils vont plier. Ils vont voter. Tous pour moi. Ils auront pas le choix. À côté de moi, les autres, ces greluches, elles leur paraîtront une bande de gros thons. Perdus au milieu d’immondes morues.

— J’aime t’entendre parler ainsi. Là, j’ai vraiment l’impression d’avoir une mère en mode compétition. Prête au combat. À l’attaque !

Surveillée et encouragée par sa fille, Berthe reprenait ses exercices physiques de remise en forme. Pour se motiver, elle pensait à Divine. La satanée qui passait du temps installée sur les genoux de son barman, à lui caresser le torse. Entre deux pompes, elle criait des « Salope ! ». Ça lui permettait de finir ses séries.

Berthe poursuivait le « plan d’attaque » servi par sa fille. La phase deux signifiait un durcissement des mesures instaurées, en adéquation avec le nombre de journées restant avant le concours.





ÉPILOGUE



Sacrée ? Moi en Miss Magnifique ? Mario entre mes cuisses ? Comment pouvais-je encore en douter ? Après ce qu’il advint dans la salle communale, voilà dix minutes. Mes dernières concurrentes abattues, d’un trait, lors de l’intrusion d’un groupe de chasseurs, un groupe armé dernièrement constitué. Une erreur sur la personne en tant que motif à défendre aux tribunaux, forcément partiales en nos terres. Un maquillage « œil de biche » confondu avec le regard apeuré d’une innocente bête prise dans les mailles d’un filet de tortionnaires. Des appuis répétés sur des gâchettes. Des tirs. De jolies candidates, de presque prétendantes mortes. Une voie dégagée vers le podium. Comment l’imaginer autrement ? se demandait Berthe.

En regardant autour d’elle, elle constatait l’étendue des dégâts : des affiches Bonichon déchirées, entre autres.

Sa fille, dans les bras d’une femme ? La coiffeuse lesbienne. Zoé et cette gouinasse en train de se câliner, de se rassurer, de s’embrasser. En train de s’embrasser ? Et sa mère assistant à la scène, autant qu’elle. Sa mère ranimée à temps. Juste avant l’annonce des résultats officiels du concours.

Berthe laissa du personnel hospitalier s’en charger et ne put leur donner de réponse concise concernant les raisons de son malaise cardiaque.

Zoé et Rose parlèrent d’homophobie. Sans blaguer. Encore elles s’embrassèrent.

Berthe se sentit mal à l’aise. Elle vacilla. Elles l’entourèrent, la supportèrent.

Elles discutèrent toutes les trois. Berthe comprit pourquoi sa fille voulait forcer les présentations entre la coiffeuse et elle. Sa fille une gouinasse ? Sa fille « Miss Gouinasse » ?

Zoé lui volait la vedette. Cette révélation intervenait vraiment au mauvais moment, lui en voulait-elle.

Le choc de cette information digéré, avec difficultés, il lui fallait se reprendre. S’habituer à ce que son étudiante de fille fréquente une femme, baise avec une femme. Berthe en frissonna, se sentant dans l’incapacité d’assumer ça.

— Tu vas le gagner, ce concours ? l’encouragea Zoé, dans cette grande salle vidée.

Ne restait plus qu’eux trois : Berthe, sa fille et la troisième personne ici présente.

Cette dernière tenta d’attendrir celle qu’elle voyait en belle-mère :

— Madame, je pense que vous allez le gagner ce concours ?

Zoé en rajouta :

— Avec une si jolie coiffure, évidemment qu’elle va le gagner, ce concours.

Le trophée et l’écharpe dans un coin, libre d’accès. Hésitante, Berthe s’en approcha, poussée par ce couple qu’elle jugeait mal assorti.

— Allez, maman !

— Allez, belle-maman !

— Allez vous faire foutre !

Elles devenaient agaçantes, ces deux-là. Elles semblaient s’aimer.

Sa mère et ses valeurs qu’elle disait ancestrales retirées, Berthe pencha vers de l’objectivisme, un truc rarement testé. Oui, elles s’aimaient. Deux femmes, oui. Ensemble, oui. Sa fille et une autre femme, bon tant pis. Elles s’aimaient, oui.

Berthe se remémora les dernières semaines passées avec Zoé, à toutes ses allusions aux mœurs jugées différentes par certains, mais existantes, bel et bien, dans la société.

Et si le titre de « Miss Magnifique » portait cette signification ? Une ouverture d’esprit, une ouverture au monde, à la diversité. Gagnée à force d’un travail d’équipe. Une équipe familiale, pour le coup. S’il signifiait cela, la récompense d’une véritable métamorphose. À partir d’un esprit fermé, limité. Beauté physique et beauté intérieure ? Les deux.

La transformation physique, un détail, comprenait Berthe, en comparaison d’une autre évolution, celle qui lui permettait, en ce jour de présentation de son être au concours, d’accepter que sa fille aime une femme. Une autre femme qu’elle.

Berthe posa une main sur l’écharpe du concours Bonichon. En même temps qu’une autre personne. Sortie de nulle part. Qui ? Divine ! Dégagée, aussi sec, par sa belle-fille. Qu’elle remercia d’une bise appuyée d’affirmer, avec sincérité, qu’elle méritait largement plus que cette comédienne sollicitée, mais sous-évoluée, le premier titre de « Miss Magnifique » de l’histoire.

Quelques jours passèrent et Berthe, portant l’écharpe gagné, se présenta au café du bourg, dans l’idée de récupérer son dû auprès de son patron de bar préféré.

À ses dépens, cette fois, elle constatait ses qualités d’arnaqueur. Surtout, cette fois, elle ne les banalisait pas, « Miss Magnifique » oblige.

À partir de là, le week-end, Berthe fréquentait le café de la place, où elle pouvait y croiser sa fille et Rose.

Une fois par mois, Berthe continuait de rendre visite à sa mère. Parfois, Zoé venait avec elle, seule ou accompagnée de sa future femme, lorsqu’elle insistait pour qu’elle se mêle à leur famille.

Au début de l’année suivante, Berthe emménageait avec Patrick dans un appartement situé en périphérie d’un autre bourg.